Arts et Spectacles > Sainte Jeanne des abattoirs, Berthold Brecht
Arts et Spectacles
par Cédric Pérolini le 18 janvier 2017

Sainte Jeanne des abattoirs, Berthold Brecht

Sainte Jeanne des abattoirs, Berthold Brecht
Mise en scène, Marie Lamachère, compagnie // Interstices
Théâtre municipal d’Arles, 14 décembre 2016

Tout se passe autour d’un escalier. C’est une histoire de verticalité. Trois groupes ; l’Armée du Salut, le cartel des patrons, la foule des ouvriers. Trois échelles de valeurs ; religieuses, bourgeoises, solidaires. Tout se passe dans le Chicago des années 30, dans ces boucheries industrielles où, avant Ford, s’invente le travail à la chaîne, qui, comme le souligne Marie Lamachère, ne se donnait pas l’alibi de construire de luxueuses automobiles. Ici, on détruit, on désosse. Et le réalisme sociologique qui évoque le monde ouvrier prend des allures d’allégorie sociale : ici, on dégraisse. Autour de cet escalier, tous veulent s’élever, s’approcher de Dieu, du monopole, de la dignité. Tout est question de choix ; d’interprétation. L’Armée du Salut ? C’est donc le Salut par les armes ?! Les prolétaires s’enthousiasment, avant d’être vite douchés par la parole désarmante des religieux, discours du conservatisme social : ne soyez pas aussi mesquins dans vos revendications matérielles quand votre récompense sera spirituelle… Car même les salutistes, même Dieu, doivent payer leur loyer aux patrons ; c’est l’alliance objective du temporel et du spirituel ; il faudra bien quelqu’un pour s’occuper des laissés pour compte des mouvements de concentration mafieux dans l’industrie de la viande. Les salutistes soulagent la conscience des puissants davantage que la misère du monde. Et c’est tout ce qu’on leur demande.
Il y a du Adèle Blanc-Sec dans cette Sainte Jeanne Dark (Laurélie Riffault), qu’on est invité à suivre dans sa trajectoire qui la conduit de la charité chrétienne à l’exigence de justice sociale. On est chez Brecht, et le théâtre s’engage. Les comédiens viennent dans le public, l’interpellent, le prennent à partie : Convertissez-vous ! Spéculez ! Luttez ! La mise en perspective de ces différents discours est évidemment conduite selon une partition souterraine qui délivre une signification, car le propos se fait didactique. Aïe. Nous y voici. On est chez Brecht. Quelle est la liberté d’interprétation laissée par le texte, tant le propos est orienté ?
Cette liberté, c’est le metteur en scène qui la donne. Les personnages (ou les acteurs ? la frontière est ténue) interrogent, frontalement. Qu’est-ce que le communisme ? Il se confond avec le syndicalisme ? Non. C’est un parti. D’ailleurs, il y a des États communistes. La Pologne, par exemple. C’est l’État, c’est le Parti, qui représente les intérêts du peuple. Mais alors l’État ne peut pas faire grève contre lui-même… Alors… Alors les individus s’organisent et c’est l’autogestion – le mot est lâché, et c’est là l’originalité de Marie Lamachère : la liberté de sa mise en scène vis-à-vis du texte, c’est la liberté d’interprétation – dans les deux sens du terme – de la pièce ; liberté qu’elle prend vis-à-vis de la pensée de Brecht ; le mouvement de remise en question des dogmes religieux auquel procède l’auteur avec le personnage de Jeanne Dark, le metteur en scène le poursuit avec l’orthodoxie marxiste dont se réclame Brecht en 1930. Le temps a passé ; les idéaux ont subi l’épreuve de la réalité ; le texte est resté ; mais les mises en scènes poursuivent le travail d’écriture et maintiennent le spectacle vivant. Dès lors, les anachronismes sont un gage de mise en perspective historique, et nous invitent à actualiser sans cesse notre lecture de la pièce, à sortir de notre zone de confort qui voudrait cantonner Brecht au manuel d’histoire littéraire. Le Chicago de Brecht parlait des clochards de 29 ou de l’Allemagne des années 30 et des effets de la crise ; dans les années 50, dans les années 60, il parlait de guerre froide, de l’impérialisme capitaliste et du bloc soviétique, ou des bidonvilles, de Gennevilliers ou d’ailleurs ; dans les années 80, de Solidarność ; il nous parle aujourd’hui des migrants, de la jungle de Calais, du nouveau désordre global et de la misère mondialisée… mais l’anachronisme, souligné par les comédiens, n’est pas incohérence : c’est toujours la même lutte des puissants et des humbles, de ceux qui sont en haut et de ceux qui sont en bas, de cette hiérarchie immuable, balançoire à bascule, que les révolutions ne font que retourner sans abolir. La mise en scène ne trahit pas le texte, elle l’actualise, elle en prolonge la métaphore.

Brouillage des temporalités, mélange des acteurs et des spectateurs, pour créer ce fameux spectacteur qui est au monde culturel ce que l’ouvrier conscient est au monde politique, métissage des tonalités du texte. Marie Lamachère y est sensible : écriture poétique et vers de mirliton, tournures familières, et appel au sublime… Pour restituer scette diversité sur scène, elle recourt à toutes les techniques, brouille les frontières entre les genres, théâtre, musique, cinéma, happening militant influencé par l’agitprop… : des panneaux de tulle mobiles servent d’écrans qui voilent, dévoilent, jouent sur l’opacité et la transparence : des images projetées superposent la scène de théâtre et le théâtre de la réalité, l’espace dramatique et le documentaire, le décor et les photographies de l’abattoir réel qui l’a inspiré : les acteurs dialoguent avec des ouvriers, suivent l’un d’eux qui décrit les différents postes de travail d’une boucherie industrielle contemporaine. Fusion de la réalité et de la fiction, association des différentes langues, européennes ou africaines, qui font entendre la solidarité internationale des travailleurs. Combinaison des arts de la scène ; Marie Lamachère a collaboré avec des musiciens ethnologues qui ont recomposé les parties chantées écrites par Brecht. La performance d’ensemble est bluffante – trois heures d’une énergie pleine, sur un rythme très maîtrisé, souligné par les intermèdes musicaux, chants religieux, parfois, en contrepoint ironique, salutaires salutistes.
Car cette mise en scène, par le dialogue entre les arts qu’elle propose, pose la question : qu’est-ce qui est le plus à même de rendre compte de la réalité, de la caméra dont l’objectif laisse croire à l’absence de parti pris, ou du théâtre, spectacle vivant qui, en assumant la subjectivité d’une parole, permet au spectateur, par la distanciation, de s’en dégager dans un premier temps, pour mieux s’engager dans un second ?

Tout avait commencé autour d’images d’archives… Des images muettes, de foule en noir et blanc, que les personnages cherchaient à faire parler ; dialogue avec la régie – attends, reviens, reviens… On entend des coups de feu ? C’est un drapeau rouge ? Mais comment tu peux voir la couleur du drapeau sur un film en noir et blanc ? Et si ce drapeau, finalement, comme le dit la chanson du dernier tableau, était « une étoffe noire » ? Marie Lamachère propose une lecture libertaire de la pièce d’un Brecht parfois considéré comme monolithiquement marxiste ; ce faisant, elle retrouve le ton anarchisant des premières pièces de l’auteur. Sa mise en scène n’est pas un exercice de style s’inscrivant dans la post-modernité. Elle nous rappelle la vocation immémoriale du théâtre : représenter le monde pour nous appeler à le transformer ; elle en profite pour représenter également l’évolution des analyses politiques elles-mêmes.
PAR : Cédric Pérolini
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