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n°1283 (30 mai-5 juin 2002) | Antifascisme Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Aperçu :

Racisme de riches, racisme de pauvres

Les idées de Le Pen ? Où ça, ils ont vu une idée ? Il ne joue que sur les sentiments – même pas ! –, sur les pulsions de son auditoire. Ensuite, sans vouloir faire de la peine à Le Pen, il n’a vraiment rien inventé. Et on se berce d’illusions quand on se figure que le racisme se limite à son électorat.
Vous avez dû le constater comme moi, non seulement dans les médias, mais aussi dans les discussions entre collègues, amis ou voisins de manif... Tant qu’il s’agit de cracher sur l’affreux, on s’adore, on se saute au cou. Mais qu’on aborde la question de l’« insécurité », et il y a soudain comme un malaise ! Entre autres, j’ai noté l’attitude de journalistes, médecins, cadres de dimensions diverses, universitaires... Qu’est-ce qu’ils détestent chez Le Pen ?
1. Sa gueule. Il faut avouer que de ce côté, le malheureux n’est pas gâté. Imaginons-le acteur dans un western ou un polar : pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre qui est « le méchant ». En tout cas, pas une tête de chef d’État, sérieuse, distinguée, rassurante.
2. Même racistes jusqu’à l’os, ils se méfient comme de la peste de l’aventure en politique. Ils craignent qu’un présumé fasciste ne rogne leurs droits dans la foulée ! Pour voter FN, il vaut mieux avoir l’impression de ne plus avoir grand-chose à perdre. Alors qu’une bonne droite (ou gauche) classique fera tout aussi bien l’affaire pour instaurer – ou plutôt confirmer – une politique xénophobe et sécuritaire.
3. Voter Le Pen, c’est trop voyant. Les bourgeois ne sont pas racistes. La preuve ? Ils ont des amis « de couleur », un avocat malien, un professeur marocain... Ils n’en ont qu’après les « délinquants », ce qui peut inclure les sans-papiers qui « mettent le pays en danger ». Leur rejet est purement rationnel, objectif, lié à la « réalité des faits ». Ce n’est pas de la haine, mais du mépris. Un mépris qui n’est que l’extension de leur mépris des pauvres en général.
Peu de temps avant le premier tour des élections, j’ai vu une page entière du Monde consacrée au « problème de la délinquance et de l’immigration ». Plusieurs articles à l’unisson sur le thème: « Foin d’angélisme gauchiste, il faut s’avouer la vérité : les délinquants ne sont pas des victimes de la Société, mais des salauds congénitaux qu’il convient de punir à grands coups de gourdin à clou pour protéger les braves gens. » Le leader de SOS Racisme n’hésitait pas à renchérir : « La preuve qu’il y a un problème spécifique avec les immigrés, c’est qu’ils sont majoritaires dans les prisons. » En revanche, il ne s’était pas inquiété de leur origine sociale. Car parmi cette majorité, combien aurait-il trouvé de fils de médecins, architectes, hommes d’affaires ? L’argument massue de tout ce joli monde : la preuve que l’appartenance sociale ne joue aucun rôle, c’est que beaucoup de pauvres restent bien polis et honnêtes. Au mépris de toutes statistiques. C’est comme si on prétendait que l’amiante n’a joué aucun rôle dans le cancer des ouvriers qui travaillaient à son contact, parce que beaucoup de leurs collègues sont demeurés en bonne santé !
Méchants, voleurs, ivrognes, bêtes, mal élevés, sales, racistes : si les prolos en bavent un peu, c’est qu’au fond, ils le méritent bien ! Il faut dire que la misère n’arrange pas souvent le caractère. L’absence de culture non plus. Les politiques qui font de la surenchère pour « plus de sécurité » en font moins pour l’éducation. Dans l’école de mes fils, en ZEP, on compte supprimer des classes. Or, les gamins de la cité voisine ont souvent des parents illettrés, qui parlent à peine le français. Vous êtes prêts à parier combien sur leurs chances de faire des études « selon leur choix » ?
De toute façon, que peut-on espérer dans le cadre de cette société ? Vous parlez d’une affaire, si tous les enfants de pauvres faisaient des études supérieures... Qui accepterait de travailler dans une usine ou de balayer les trottoirs ? De nos jours, les mots « délinquance » et « immigration » sont devenus indissociables. Ça n’a pas toujours été le cas, ce qui d’ailleurs n’empêchait pas le racisme. Quand j’étais adolescente, dans les années soixante-dix, j’habitais une « banlieue défavorisée », le Château-blanc à Saint-Étienne-du-Rouvray. À l’époque, il y avait peu d’immigrés. Mais autant « d’insécurité ». Les voitures incendiées n’étaient pas à la mode, c’est vrai. La délinquance d’alors était bien moins photogénique : pneus crevés, pare-brise fracassés... Mais je peux vous jurer que les « tournantes » existaient déjà (le viol collectif remonte de toute façon à bien plus vieux). Je me rappelle au moins deux copines qui en ont été victimes. Le principe était le même: la fille sortait avec un gars, qui la faisait violer par ses potes en gage d’adhésion à la bande. Dans les deux cas dont j’ai eu directement connaissance, les coupables étaient tous blancs comme des bidets. Pas un Noir, pas un Arabe, rien que des franchouillards bon teint !
Pour les adolescentes, la peur du viol faisait partie des petits réflexes quotidiens. On évitait les abords des sorties extérieures de caves, on ne prenait pas l’ascenseur, parce qu’on connaissait des filles qui s’étaient fait « avoir » comme ça. Les boutiques du centre commercial se faisaient régulièrement cambrioler. Le garage du coin avait toute une meute de bergers allemands qui aboyaient la nuit entière. Le seul truc qu’il avait trouvé pour décourager les braqueurs... Et puis les bagarres entre bandes (à majorité blanche). Le ballet des profs en dépression dans les classes « de transition », qu’on surnommait « les classes poubelles ». Le ghetto de la Sablière, à Sotteville-lès-Rouen, où paraît-il les flics n’osaient plus mettre les pieds, car les jeunes les bombardaient de cailloux et de canettes de bière ! Oui, mais voilà, de tout ça on ne parlait pas dans les médias de l’époque. « Le problème des banlieues » n’était pas encore un grand sujet de société. Nous-mêmes le vivions un peu comme une fatalité. C’était pas pire que le reste, les parents abrutis de travail, les fins de mois difficiles qui commencent le premier du mois, l’électricité coupée, la saisie ou l’expulsion pour certains.
Bien entendu, ces « loubards » étaient le plus souvent issus de familles nombreuses, très pauvres, parents alcooliques, enfants plus ou moins livrés à eux-mêmes... À l’époque, on ne parlait pas d’immigrés, mais de « racaille », tout simplement. Qu’il aurait fallu jeter en bloc dans une maison de correction, ou même en prison, tant qu’à faire. À défaut de pouvoir les renvoyer dans leur pays... Mes souvenirs personnels ne remontent pas plus loin dans le temps. Mais je me suis laissé dire que la cour des Miracles n’était pas composée à 100 % d’immigrés, et que la répression épouvantable de l’époque n’empêchait guère la délinquance !
Les gens à l’aise financièrement n’imaginent même pas ce que signifie la pauvreté. Ce n’est pas seulement la gêne matérielle, les nuits passées à s’angoisser pour les factures. C’est aussi énormément d’humiliations. Ça veut dire ramper devant le propriétaire, le patron, les services sociaux, l’épicier du coin pour une rallonge de crédit. En prime, les prolos ont droit aux petits-bourgeois qui leur font honte d’être mal habillés, mal logés, de ne pas partir en vacances, de parler l’argot mieux que le français... Qui ricanent de leur « mauvais goût », de la culture populaire, et s’efforcent de les éduquer. Alors, on se console comme on peut. Les Français situés le plus bas dans l’échelle sociale ne sont quand même pas le fond du panier. Il y a encore une couche dessous : « les étrangers ». Ça oui, c’est de la « vraie racaille » ! En langage psy, on appelle cette attitude : identification à l’agresseur.
Pour quelque raison mystérieuse, les opprimés ont souvent du mal à s’attaquer à plus fort qu’eux, ne serait-ce que par la pensée. Donc, s’ils se révoltent, ça retombe sur leurs pairs, ou mieux encore sur les plus faibles. Quand une grève les emmerde, ils pourraient espérer qu’on donne satisfaction aux grévistes, ce qui aurait bien sûr pour effet de stopper illico la grève ! Eh bien, non, ils préfèrent manifester pour que des ouvriers comme eux arrêtent de réclamer des droits... Je ne peux pas m’empêcher de penser à cette scène de Full Metal Jacket : un jeune marine n’arrive pas à suivre l’entraînement inhumain que lui impose un officier. Ce dernier décide de punir toute la chambrée, laquelle ne crie pas à l’injustice, mais se venge plus tard sur le compagnon de galère « responsable de la punition » !
À mon avis, c’est une des causes, un peu le même réflexe qui conduit un prolo à devenir raciste. Toute cette rage accumulée jour après jour, il faut lui trouver un exutoire. Pas les puissants, économiques ou politiques ! Trop compliqué, trop difficile, trop risqué. Par contre, si on virait les étrangers ? Si on augmentait la répression ? Ça paraît simple... mais ça ne marche pas, ça aggraverait plutôt les choses. Cette société a besoin d’un Lumpenproletariat, quelle que soit sa couleur. Et quelle que soit sa couleur, une population volontairement maintenue dans l’ignorance et la misère génère toujours des délinquants.


Sylvie Picard, groupe Élisée Reclus (Ivry)

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