Mardi, 23 Septembre 2014

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n°964s, HS n° 2 (été 1994) | Antifascisme Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Libération : les dessous d’une « histoire » agencée

« La France venait juste de se libérer, quand, à la faveur des troubles de l’époque, les staliniens, guidés par leur volonté d’hégémonie, s’attaquèrent à des antifascistes qui ne pensaient, ni agissaient comme eux… », c’est ainsi que débutait, voilà dix ans, la présentation d’un ouvrage 1 édité par le Cercle d’études sociales (CES) de Perpignan, sous le titre : Les dossiers noirs d’une certaine résistance. Trajectoire du fascisme rouge.
La libération du pays ne s’est pas limitée aux seuls événements auxquels cet ouvrage faisait allusion. Ceci est une première évidence. Une seconde évidence, toute aussi remarquable, c’est qu’en ces temps de « commémorationnite aiguë », nous allons devoir subir un cinquantenaire consensuel, des discours bien lissés, calibrés à souhait… en fait, l’image d’une résistance unanime malgré des divergences idéologiques, bien « normales » en somme.
Le récent cinquantenaire du débarquement des forces alliées, le 6 juin 1944, n’a-t-il pas été révélateur à cet égard ? La bannière étoilée, à l’époque, prenait pied sur le continent européen, afin de contribuer à l’écrasement du nazisme. C’était utile d’écraser la bête immonde. Mais n’oublions pas pour autant que, dans les bagages de « nos » GI’s, le capitalisme américain avait pris place…
Cette même bannière étoilée, par la suite, débarqua à maintes occasions en Asie du Sud-Est, sur le continent américain… avec d’autres motivations. Le capitalisme, lui, était chaque fois au rendez-vous.
Dans les commémorations officielles, ce qui est gênant, c’est qu’elles produisent du consensus, qu’elles font disparaître toute dimension critique et, en définitive, elles ont tendance à nous conter une histoire édulcorée.
Le discours officiel sur la Libération est un discours qui a révélé, dès l’origine, une propension à l’hégémonisme de la part des organisations qui ont participé à la Résistance et à la lutte pour la « libération de la France ».
Les brevets de « résistancialisme » que certains se sont décernés, les déclarations tonitruantes sur les « premiers à avoir lancé la résistance », sur le « parti des fusillés », tout cela cachait mal la volonté des camps en présence de mettre la main sur le pouvoir, d’agencer l’État à leur convenance, mais avant tout et par-dessus tout de restaurer l’État, alors qu’une partie non négligeable des résistants, après avoir mené une guerre contre le nazisme et le fascisme, une lutte sociale de libération, désirait poursuivre cette lutte jusqu’à son terme révolutionnaire.
L’enjeu des pouvoirs à la Libération 2 et les luttes qui furent menées alors afin d’attribuer un avantage idéologique et politique à l’un ou l’autre camp, ces luttes, donc, se traduisirent par la liquidation de résistants, révolutionnaires authentiques qui ne se pliaient manifestement pas au diktat de Staline et de ses agents ; en France, le PCF et ses diverses dépendances : Comité de Libération, FTP, Front national, CGT, Union des femmes françaises…
Aujourd’hui, nous considérons que les événements et les faits que nous avions relatés dans Les dossiers noirs d’une certaine résistance. Trajectoire du fascisme rouge, ont été confirmés par dix années riches en bouleversements sociaux et en réévaluations historico-idéologiques. Le stalinisme, digne descendant du bolchevisme et du communisme autoritaire, a réussi, par le biais de ses pratiques, de sa réalité, à déconsidérer jusqu’à l’idée même de communisme.
De juin à novembre 1944, par Parti communiste espagnol (PCE) et Union Nacional Espanola interposés, cette politique meurtrière s’est employée à tenter d’éradiquer toute idée révolutionnaire autonome des masses en général et des masses espagnoles exilées en particulier !
L’élimination physique de dizaines de militants antifascistes espagnols, témoins de la part prépondérante prise par le mouvement libertaire ibérique dans la résistance, voilà qu’elle fut la pratique stalinienne dans cette période.
Présents dans les maquis du sud de la France, dans les groupes FFI, PFT, MUR ou dans les groupes autonomes (le bataillon Libertad dans le Cantal, le maquis Bidon 5 en Ariège, dans le Languedoc-Roussillon…) nos compagnons anarchistes, par centaines, poursuivirent sur le sol de France la lutte qu’ils avaient menée contre le fascisme espagnol. Une lutte pour la libération sociale des individus, une lutte révolutionnaire.
Staline et ses affidés avaient décidé d’éliminer ces révolutionnaires anarchistes qui leur faisaient passablement de l’ombre ; certains socialistes et quelques trotskystes 3 subirent un sort identique, pour les mêmes raisons.
Au plan international, l’équilibre des forces à la Libération permettait aux Occidentaux de relancer la machine économique et de développer le capitalisme, sans secousses, dans leur sphère d’influence. Staline, de son côté, pouvait asseoir son hégémonie sur les contrées d’Europe Centrale et en Asie et, par le biais de cette pause stratégique, tenter de faire redémarrer l’économie soviétique. Cette pause, aussi courte que fut sa durée, ne pouvait s’envisager avec l’ouverture, simultanément, d’un front révolutionnaire en Espagne, dès la fin 1944.
Plutôt Franco que la révolution sociale et libertaire pouvait penser Staline… Plutôt Franco que la révolution pensaient les chefs d’États occidentaux, comme en écho.
Des anarchistes, par dizaines, firent donc les frais de cette conjoncture, de cette stratégie contre-révolutionnaire.
Les libertaires espagnols qui par milliers participèrent à la résistance au nazisme 4 et qui, pour certains d’entre eux poussèrent, dans les bataillons de la France libre, la lutte jusqu’en Allemagne 5 sont les épines révolutionnaires qui dans l’histoire présente et future accompagnent toutes les « roses officielles » des anniversaires convenus.
La lutte pour la Libération avait rassemblé, il y a cinquante ans, des milliers de révolutionnaires et parmi eux des anarchistes en grand nombre. Ils croyaient que la révolution sociale allait suivre… Très vite, ils durent déchanter, et virent les mêmes bourgeois occuper les places laissées vides, un temps, dans la finance et l’économie, et les mêmes partis politiques (de droite comme de gauche) restaurer l’État, un moment chancelant.
Aujourd’hui, à cinquante ans d’intervalle, il est consternant de constater que le paysage politique a réintégré les vieux démons de l’époque : les nationaux-populistes et racistes ici, des post-fascistes là et même des néo-nazis en grand nombre !
La bête immonde n’est pas morte. Seule la révolution sociale était susceptible de la faire crever, il y a cinquante ans. C’est toujours vrai de nos jours. Ainsi, le meilleur anniversaire que l’on puisse souhaiter, en ce cinquantenaire, c’est de reprendre la lutte là où celles et ceux qui nous ont précédés l’avait laissée.
Contre toutes les dictatures, tous les États, tous les politiciens, tous les fauteurs de guerre et de misère… voilà notre lutte de Libération en 1994.



1. Les dossiers noirs d’une certaine résistance. Trajectoire du fascisme rouge, CES, Perpignan, 1984.
2. Grégoire Madjarian, Conflits, pouvoirs et société à la Libération, UGE 10-18, Paris.
3. René Dazy, Fusillez ces chiens enragés, éditions Orban, Paris, 1981.
4. Les dossiers noirs d’une certaine résistance. Trajectoire du fascisme rouge, p. 89 à p. 161.
5. Enrique Marco Nadal fut fait prisonnier dans la poche de Colmar et envoyé au camp Langwasser à Nurenberg (Todos contra Franco. La Alianza Nacional de fuerzas democraticas 1944 / 1947, éditions Queimada, Madrid, 1982).

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