Jeudi, 24 Avril 2014

Vous êtes ici : Critiques et perspectives Antisexisme
n°1639 (9-15 juin 2011) | Antisexisme Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

Pour créer un lien vers cet article sur votre site,
copier et coller le texte ci-dessous dans votre page.




Aperçu :

Que reste-t-il du FHAR, quarante ans après ?

De jeunes camarades demandent régulièrement aux quelques anciens militants du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) s’ils ne veulent pas intervenir dans la presse militante ou dans des conférences. En effet, ce mouvement né, comme le Mouvement de libération des femmes (MLF), en 1971 est directement issu de la lutte des femmes. Il a laissé une image très positive, même quarante ans après 68. Cela vient-il du subtil mélange qu’a su entretenir le FHAR entre humour, sens de la dérision et militantisme, ou bien de son organisation sur des bases libertaires ? Nous avons essayé de répondre à ces interrogations durant le Festival des résistances et des alternatives à Paris, qui a rassemblé beaucoup de militants des jeunes générations.
Avant le FHAR, il n’y avait rien ou presque ! Avant 68, l’homosexualité était encore taboue en France, et Arcadie et son mensuel étaient la seule et unique voix d’expression des gays en France. La revue, qui permettait de faire partie de l’association avait été créée par André Baudry, avec le soutien de Roger Peyrefitte et de Jean Cocteau. Elle fut interdite aux mineurs dès 1954, et censurée. En 1960, à la promulgation de l’amendement Paul Mirguet comptant l’homosexualité parmi les « fléaux sociaux », les petites annonces et les photographies furent supprimées. Autant dire qu’à cette époque, la devise des homos était plutôt : pour vivre heureux, vivons cachés ! Il fallu attendre Mai 1968 pour que deux militants rédigent un texte-affiche signé « Comité d’action pédérastique révolutionnaire », dont huit furent collés sur les murs de la Sorbonne. Le lendemain, elles avaient disparu. Cependant, un millier de tracts en reproduisant le texte furent distribués à l’Odéon et dans les tasses, de Paris (à l’époque, les tasses ou vespasiennes, étaient les seuls lieux de drague accessibles avec quelques parcs et jardins). Pendant quelques années, il ne se passa plus rien en France.

La revanche de Stonewall
En revanche, c’est de l’autre côté de l’Atlantique qu’en 1969 éclatent les fameuses émeutes de Stonewall. Dans la nuit du 27 au 28 juin, la police new-yorkaise opère des descentes musclées dans les bars gays de Greenwich Village. Quand elle investit le Stonewall Inn, établissement installé à Christopher Street, les clients se rebellent. Des passants se joignent à eux, la foule grossit et les forces de l’ordre sont obligées de se barricader dans l’établissement en attendant les renforts. Suivront une série de manifestations spontanées et violentes qui durèrent cinq jours et cinq nuits, comme si toutes les brimades endurées par les homosexuels durant des siècles ressurgissaient subitement. Ces événements sont souvent considérés comme le premier exemple de résistance des gays et des lesbiennes contre l’homophobie aux États-Unis et partout dans le monde. Un an plus tard, les militants gays de New York organisent une marche pour commémorer l’événement: la première Gay Pride.

Femmes et « pédales » mêmes ennemis, même combat !
Retour en France : le 26 août 1970, les militantes féministes « rendent les honneurs à la femme du soldat inconnu ». En septembre de la même année, à la suite d’un numéro de la revue Partisans consacré à la libération des femmes, un certain nombre de lesbiennes militantes rejoignent ce petit groupe qui n’a pas encore de nom officiel et sont bientôt suivies par un certain nombre d’homosexuels hommes. Le groupe devenu mixte participe activement au sabotage du meeting organisé par le professeur Lejeune, le « conseiller scientifique» de l’association anti-IVG Laissez-les-vivre. Un mois plus tard, le 10 mars 1971, salle Pleyel, a lieu une intervention du tout jeune MLF et de militants homosexuels des deux sexes, contre l’émission publique de Ménie Grégoire « L’homosexualité ce douloureux problème » sur Radio Luxembourg. L’estrade est envahie et les orateurs s’enfuient sous les cris de « À bas les hétéroflics » et « Les travelos avec nous ». En mai 1971 paraît le premier des six numéros du journal Le Torchon brûle, édité par le MLF jusqu’en 1973.

Création du FHAR sur un mode libertaire

Malgré la présence de quelques homosexuels masculins tolérés dans certaines AG, le MLF est non mixte et la question du désir lesbien et de l’homosexualité a du mal à émerger. De ce fait, plusieurs militantes du MLF participent avec les militants gays à l’émergence du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) en mars 1971, rejoints par des militantes des Gouines rouges, un groupe qui constitue la liaison entre le MLF et le FHAR. Le FHAR est donc issu d’un rapprochement entre des féministes lesbiennes et des activistes gays et marque la naissance de l’image de « la folle – ou la goudou – revendicative » (en opposition à « la folle – ou la goudou – honteuse », versus Arcadie), à la fois aux plans de la sexualité et du genre. Les militants du FHAR portent leur critique sur toutes les formes de contraintes sociales (la normalité, la famille, la domination masculine, les « hétéro-flics » et les « homo-flics »). Le fonctionnement du groupe s’appuie sur une pratique politique anti-autoritaire, la « fierté communautaire » et l’action de rue. Au FHAR, il n’y a pas de chef, pas de comité directeur, pas de porte-parole. Les principales activités du groupe consistent en des distributions de tracts dans les boîtes homosexuelles et les réunions hebdomadaires dans un amphithéâtre des Beaux-Arts, ou des interventions à la faculté libre de Vincennes. Au plan théorique, des groupes de travail et de réflexion sont constitués autour de plusieurs thématiques.

Un mouvement trop voyant
Sans se revendiquer comme leaders, l’écrivain et coauteur avec Félix Guattari de Trois milliards de pervers, Guy Hocquenghem et l’écrivaine et cofondatrice du MLF, Françoise d’Eaubonne sont les deux principales figures qui animent le mouvement. Lors des réunions aux Beaux-Arts, on croise également la chercheuse du CNRS, Christine Delphy, spécialisée dans le féminisme et les questions de genre, l’écrivain communiste-libertaire Daniel Guérin ou encore René Schérer, le philosophe fouriériste proche de Gilles Deleuze et de Michel Foucault (habitué aujourd’hui du Monde libertaire et de Radio libertaire), etc. Fort de cette « petite armée » intellectuelle mais pacifique, en avril 1971, le FHAR participe à la rédaction du journal Tout – ce que nous voulons : la révolution, et obtient un quatre pages où le mouvement a la possibilité de s’exprimer librement (c’est à la suite de ce numéro que je militerai au FHAR). Le groupe décide, entre autre, de publier un manifeste inspiré de celui des 343 salopes avorteuses, avec un préambule choc : « Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes fait enculer par des Arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons. »
Les pouvoirs publics s’émeuvent de sa large diffusion… le numéro est saisi et Jean-Paul Sartre est poursuivi pour y avoir publié une déclaration. Finalement, un arrêt du Conseil d’État déclare inconstitutionnelles les atteintes à la liberté d’expression et fait cesser les poursuites.

1er mai 1971 : le FHAR au milieu des syndicats

Le 1er mai 1971, pour la première fois de l’histoire, des hommes, des femmes et des transsexuelles défilent fièrement et joyeusement, sans service d’ordre, avec à leur tête une simple banderole en toile blanche bombée du nom du FHAR, tandis que les militants massés derrière scandent : « Les pédés dans la rue », « Nous sommes tous un fléau social », « Nous ne sommes pas des poupées, phallocratie : à bas ! ».
Les réactions sont mitigées, plutôt récalcitrantes du côté des syndicats et, selon mes propres souvenirs, plutôt amusées du côté des libertaires, à l’époque la Fédération anarchiste (FA) – dont je faisais également partie, tout en ne cachant pas mon appartenance au FHAR – et l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA). Des gros bras de la CGT essayent de nous interdire la manif, mais, instinctivement, suivis par les comités de lycéens, nous emboîtons le pas à la FA, qui entre également en force (comme chaque année) dans le cortège syndical, et nous collons derrière… Un scénario qui se reproduira tous les ans (peut-être explique-t-il les liens avec des associations comme Act Up-Paris, qui préfèrent encore aujourd’hui défiler avec les libertaires le 1er mai avant de se glisser dans le cortège purement syndical de l’après-midi ?).

Qui trop embrasse mal étreint !

À la suite aux quatre pages parues dans le journal Tout et à la manifestation du 1er mai, le FHAR prend rapidement de l’ampleur et de l’importance. Une dizaine de comités de quartier sont créés et fonctionnent, ainsi que dans différentes villes de l’Hexagone, notamment à Marseille, où des militants organisent plusieurs actions. Le courrier afflue, surtout de province. Le 27 juin 1971, les militants du FHAR se joignent aux féministes pour fêter l’anniversaire de la fondation du Groupe de libération des femmes, au jardin des Tuileries. Mais la fête militante est interrompue par l’arrivée massive des flics qui interpellent et embarquent quatre participants. Cependant, les réunions hebdomadaires continuent aux Beaux-Arts, mais la prédominance numéraire des hommes commence à agacer les féministes et les lesbiennes qui ont l’impression que leurs spécificités sont occultées, et finit par amener à la scission. Les lesbiennes et des femmes du FHAR constituent formellement le groupe des Gouines rouges, qui a pour objectif d’orienter plus spécifiquement leur lutte contre le sexisme et la phallocratie. C’est une époque où d’autres fractions se singularisent, comme les Gazolines, et où naissent la revue théorique situationniste Le Fléau social et la revue L’Antinorme, qui explique dans son premier numéro: « Être militant au FHAR, c’est revendiquer notre liberté physique et morale par la destruction des lois de la société en place et des tabous de la religion judéo-chrétienne. » C’est dans cette optique qu’il faut interpréter le défi lancé aux moeurs par certains camarades qui se sont mis à poil dans l’amphi de Beaux-Arts au cours d’une assemblée générale. Ce geste était un acte libérateur visant à une égalisation des rapports. La nudité estompe les critères apparents de richesse déduits de l’habillement, une tentative de destruction des notions bourgeoises selon lesquelles il y a d’un côté une belle jeunesse qui doit se taire, et de l’autre des vieux, compensant leur « laideur » par l’exercice du droit à la parole et du pouvoir et enfin, une pratique révolutionnaire attaquant sur un mode radical les lois antisexuelles de notre société qui se fondent uniquement sur des critères idéalistes : la pudeur, ou les bonnes moeurs. Pour leur part, les militants du FHAR publient en 1971 un Rapport contre la normalité et se collent à l’écriture d’un épais numéro spécial de la revue Recherches dirigée par Félix Guattari, qui ne paraît qu’en 1973.

L’heure des scissions
Bien que tous ces groupes se reconnaissent dans les slogans du FHAR : « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! », « Lesbiennes et pédés, arrêtons de raser les murs ! » et la lutte contre les « hétéro-flics », ils finissent par prendre leurs distances les uns par rapport aux autres. D’autres conflits s’amorcent, notamment celui concernant les positions (non majoritaires) du FHAR sur le droit à la libre sexualité pour les mineurs. Les Gazolines sont un autre point de discorde. En effet, leur groupe situationniste pousse la logique de la provocation à l’extrême et interroge la structuration du pouvoir à l’intérieur du FHAR, selon elles, détenu par quelques intellectuel(le)s, tout en pointant du doigt la rigidité morale des militants d’extrême gauche. Ainsi, apparaissent-elles voilées de noir à l’enterrement de Pierre Overney, militant maoïste tué par un vigile en 1972, en scandant « Liz Taylor, Overney, même combat ! ». Cette performance suscite la colère des organisations d’extrême gauche qui reprochent au FHAR son manque de tenue et son manque de sérieux. Si les Gazolines ont atteint leur but, c’est-à-dire rendre visibles les limites de l’extrême gauche en matière de sexualité, elles provoquent la démission de Daniel Guérin qui quitte le FHAR, à cause de leurs outrances durant l’enterrement de Pierre Overney. Pour sa part, Françoise d’Eaubonne quitte également le Front, n’y voyant plus qu’un « vulgaire lieu de drague ». Après trois ans d’existence et de militance, c’est en février 1974 que la police interdit les réunions à l’école des Beaux-Arts, et que le FHAR, après avoir fait bouger bien des choses, abandonne ses actions spectaculaires.

Quel héritage pour le FHAR ?
Cependant, le FHAR a fait des petits ! Ses héritiers sont les Groupes de libération homosexuels (GLH), la plupart situés en province, le GLH-PQ (politique et quotidien) et les groupes Sexpol (sexe et politique), qui ont autant d’histoires propres. Leurs objectifs et revendications, issus du FHAR, perdureront à travers les associations homosexuelles des années 1980, comme les Universités d’été euro-méditerranéennes des homosexualités et le CUARH ou la création de la revue Gai Pied. Malgré les ravages causés par les années sida, les côtés radicaux et politisés du FHAR seront repris par les mouvements lesbiens, gay, bi et trans, inspirant en partie le courant queer, aux États-Unis et en France. Sur un autre registre, Act Up-Paris sera créé en 1989 et se démarquera en proposant une nouvelle forme militante : « le pédé séropositif », qui marquera une rupture générationnelle. Pour autant, si le premier objectif d’Act Up est la lutte contre l’épidémie, l’association ne reniera jamais, mais au contraire continuera à s’appuyer sur la « figure de la folle » fortement revendicative sur le plan de la sexualité et, en quelque sorte par extension, sur l’identité des personnes séropositives. Au fur et à mesure de son existence, l’association deviendra mixte et radicalisera son discours politique, avec des actions toujours non violentes, gardant en son sein une poignée de militants libertaires. Ces derniers seront les garants d’une pratique issue du FHAR : les décisions sont prises en assemblée générale, qui a lieu tous les jeudis dans un amphithéâtre des Beaux-Arts, en souvenir des plus belles années du FHAR. Et à quand la remise au goût du jour d’une convergence de toutes les luttes pour la Sociale, le libre choix et l’autodétermination des individus dans le respect mutuel ?

Ajouter un Commentaire

Code de sécurité
Rafraîchir

À lire aussi...