Vendredi, 25 Avril 2014

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n°1630 (7-13 avril 2011) | Cultures Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Aperçu :

Théâtre social : Les Peintres au charbon de Lee Hall

Un spectacle remarquable aux Artistic Athévains : Les Peintres au charbon, de Lee Hall, scénariste de Billy Elliot (film sur la vocation de danseur d’un fils d’ouvrier).
Des mineurs regroupés en association doivent bénéficier d’une formation culturelle dans l’Angleterre du début du XXe siècle : en remplacement d’un stage d’économie, on leur propose un stage d’art.
Il se produit alors un bond subversif : brûlant l’étape de la culture non reçue et des interrogations qui l’accompagnent, les mineurs deviennent artistes ! Ce qui n’est pas sans évoquer, sur le plan pédagogique, Le Maître ignorant de Jacques Rancière.
La démarche est éminemment politique. À travers toutes les naïvetés et les régressions possibles des uns et des autres, liées à l’enfermement dans leur condition (celle des mineurs comme celle de l’enseignant et des amateurs d’art), une aventure artistique se développe, jusqu’à la réalisation et l’exposition d’œuvres appréciées par des gens exigeants, dont une riche collectionneuse, mais aussi ce professeur moderniste influencé par le socialisme montant et qui pense que chacun, ouvrier ou bourgeois, a un potentiel créatif que ses conditions de vie lui donneront, ou non, l’occasion de développer.
Cette problématique essentielle donne lieu à un feu roulant d’interrogations et de commentaires de la part des peintres qui constituent un éventail représentatif de la classe ouvrière : un gazé de la guerre de 14 devenu mécanicien-dentiste, un militant marxiste dont la langue de bois s’assouplit en cette expérience, un jeune chômeur, un mineur qui, pour ne pas trahir sa classe et l’engagement collectif, refuse la proposition de rente que lui fait la mécène.
À travers leur expérience de l’art, leurs expositions et la fréquentation de celles des autres, leur bon sens un peu étroit s’ouvre sur une intelligence émerveillée des grandes œuvres – notamment celle de Van Gogh.
Ils iront au bout de leur chemin, et obtiendront finalement la jouissance de l’atelier qui, lors de la Seconde Guerre mondiale, avait été réquisitionné. Ce lieu, avec son règlement, devient le symbole d’une vie artistique reconnue, parallèle à l’alimentaire, mais non marchande.
Sont en effet admirablement posés les rapports entre art et argent, entre la valeur de l’œuvre et celle du travail « ordinaire » : un des peintres refusant les trois livres que la collectionneuse veut lui donner de sa première toile, prêt à la lui céder pour rien, la somme étant finalement versée au collectif. Ce thème de la socialisation des gains ressurgit au moment où le plus talentueux pourrait se faire « salarier » comme peintre.
Une critique de l’art se développe simultanément : querelle de la figuration et de l’abstrait, de la technique et de l’expression, du labeur et du don, de l’authenticité et de l’imposture.
La pièce se termine par la confection d’une banderole de manif avec une fresque sur une face et un hommage au socialisme de l’autre.
Tout cela soutenu par une mise en scène dépouillée et efficace : des panneaux constituant un paravent géant et transformable (du compartiment de train à la salle de musée) manœuvré par les acteurs, et des projections de peintures célèbres, sur fond de musiques locales et d’explosions de grisou, puis de bombes.
Une création étonnante par les temps qui courent, pleine de vitalité et d’humour, rondement servie par les acteurs suisses et français (la Compagnie du Passage et Marion Bierry), autour d’un texte subtil dans sa didactique, où deux heures durant ne se ressent nulle chute de tension.

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