Vendredi, 19 Décembre 2014

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n°1669 (19-25 avril 2012) | International | Éducation Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Le mouvement étudiant chilien. Chili : état des lieux, état des luttes (1/3)

1669EducationChiliAu Chili, le système économique, social et politique vit une crise profonde qui a contraint différentes communautés du pays à se mobiliser. Un mouvement historique des citoyens sans précédent remet en question les bases de l’ordre économique et politique qui a été imposé en 1980 par la Constitution de Pinochet. Il s’agit d’un mouvement très large qui lutte pour la transformation de la société.
Depuis 2010, Sebastián Piñera est le président de la République, il a succédé à Michelle Bachelet, une socialiste. Surnommé le « Berlusconi chilien », Piñera est un homme d’affaires très riche. La composition de son gouvernement a d’abord été marquée par la présence d’anciens responsables du régime militaire de Pinochet. Le gouvernement de Piñera a maintenant une composition plus politique afin de répondre aux mécontentements populaires.
Dans la population chilienne d’environ 17 millions, 6 % sont des Amérindiens. Le Chili possède un marché ouvert au monde entier. Son économie se caractérise par l’exportation et l’importation de matières premières, le cuivre est la principale richesse du pays. La vive expansion économique du Chili a été stoppée par la crise financière mondiale au milieu de 2008 et les échanges se sont effondrés. L’activité économique a redémarré au milieu de 2009, à la faveur du rebond des prix à l’exportation et d’un programme de relance macroéconomique.
Le taux de chômage se situe entre 7 et 9 %. Bien que renvoyant l’image d’un pays qui s’en sort bien – on a parlé du « tigre de l’Amérique latine » – dans une crise économique et financière de dimension mondiale, la contestation a monté en 2010 et 2011 et se poursuit aujourd’hui.
Cela a commencé dans l’extrême sud du pays, notamment dans la région de Magallanes, quand la population a violemment protesté contre la hausse du gaz qu’elle utilise douze mois sur douze pour se chauffer. Dans le nord du pays, des ouvriers d’une mine de cuivre se sont mis en grève pour l’amélioration de leurs salaires et de leurs conditions de travail. Des mobilisations massives ont eu lieu pour arrêter la construction d’un énorme complexe de barrages et de projets énergétiques dans la région du Bio Bio. Des militants pour les droits des homosexuels et des femmes ont marché dans les rues, alors que le peuple indigène Mapuche continue à réclamer la restitution de ses terres ancestrales, la libération de ses prisonniers politiques et se bat pour la reconquête d’autres droits qui ont été violés.
De grandes manifestations ont été organisées pour contester le gigantesque projet hydroélectrique Hydro Aisen qui doit noyer des milliers d’hectares dans l’une des parties les plus sauvages de la Patagonie chilienne.
Ces derniers mois, les étudiants ont occupé leurs lycées et leurs universités pour remettre en cause le système d’éducation. La population de la région d’Aysen en Patagonie vient de se soulever au mois de février. Enfin, les Indiens Mapuches poursuivent leur combat pour la reconquête de leur territoire ancestral et la libération de leurs prisonniers politiques.
Nous allons nous attacher à ces luttes qui ont une valeur symbolique car elles sont représentatives des résistances radicales qui se développent contre le modèle néolibéral.

Le mouvement étudiant
À partir d’avril 2011 et durant plusieurs mois, les étudiants chiliens sont descendus dans la rue pour remettre en cause le système éducatif privatisé de leur pays. La jeunesse chilienne est entrée en résistance contre une éducation libérale mise en place sous la dictature de Pinochet. Le système éducatif a été privatisé et privé de réels moyens financiers pour offrir une éducation accessible et de qualité à tous, mais les étudiants exigent aussi le changement du modèle néolibéral et des institutions héritées de la dictature.
Le néolibéralisme et la dictature ont touché les Chiliens dans tous les moments de leur vie. La privatisation des services de santé et d’éducation, la destruction du modèle social que Salvador Allende avait mis en place, la déréglementation des relations de travail a été ordonnée par un dictateur. Sous la dictature, les enseignants et les étudiants ont été particulièrement touchés et soumis à un climat de peur et de chantage. Ceux qui critiquaient perdaient leur travail et étaient incarcérés.
C’est un héritage empoisonné, géré – et parfois même perfectionné durant les vingt dernières années – par la transition démocratique menée par les socialistes et les démocrates-chrétiens.
Jusqu’au coup d’État de 1973, l’éducation publique de ce pays du Cône sud était vantée pour sa qualité et sa gratuité. Désormais, moins de 25 % du système éducatif sont financés par l’État. Le reste est assumé par les familles : 70 % des étudiants doivent s’endetter et 65 % d’entre eux interrompent leurs études pour des raisons financières ou migrent vers l’Argentine. Cela génère un système lucratif dans lequel les banques profitent de cet endettement étudiant : 75 % du financement des universités viennent des étudiants eux-mêmes. Les années d’université coûtent extrêmement cher, à tel point qu’une grande majorité des étudiants doit s’endetter de très nombreuses années pour y accéder. Ce système oblige à « rembourser quinze ans pour étudier cinq ans » comme le rappelaient les slogans utilisés par les manifestants.
La privatisation du système éducatif chilien est aujourd’hui achevée. Rapportés au niveau de vie, les frais de scolarité des universités chiliennes, privées comme publiques, sont parmi les plus élevés au monde. Et c’est la même logique que l’on retrouve dans tous les domaines sociaux : santé, retraites, transports, médias, etc.
Depuis le mois de mai 2011, les étudiants ont mené de nombreuses actions, des manifestations pacifiques, des actes culturels, des cacerolazos – des manifestations très bruyantes où l’on utilise des casseroles – et même des grèves de la faim afin de faire comprendre à l’actuel président Piñera et son gouvernement que la situation des familles surendettées et le mauvais système éducatif du pays ne sont plus viables, ni acceptables.
L’État chilien n’a pas fourni de réponses aux revendications et a intensifié la répression violente contre les étudiants – des milliers d’arrestations ont été effectuées. La rébellion de la jeunesse étudiante et lycéenne dévoile aussi le vrai visage de cette « nouvelle droite », incarnée par Sebastián Piñera. Depuis des mois, l’exécutif a répondu par la répression aux légitimes revendications de gratuité afin de mettre fin à la logique du profit et pour le retour à un système éducatif public. Les actions violentes de la part des carabiniers ont été permanentes. On a compté des centaines de blessés, des milliers d’arrestations et même le décès de Manuel Gutiérrez (14 ans) assassiné par la police par un tir à balle réelle.
L’esprit du « pinochètisme » s’affiche d’ailleurs encore toutes voiles dehors. En septembre dernier, le maire de Santiago, Pablo Zalaquett, avait même suggéré l’intervention des forces armées pour empêcher les manifestations le jour de la commémoration du coup d’État du 11 septembre 1973… Et Cristián Labbé, maire de Providencia, une commune de Santiago, et ancien membre de la Dina, la police politique du régime militaire, qui avait annoncé qu’il fermerait les lycées occupés, a continué dans la surenchère : il a rendu un hommage officiel à l’ex-général de brigade Miguel Krasnoff, qui purge actuellement une peine de cent ans de prison pour atteinte aux droits humains, séquestration et assassinats de citoyens durant la dictature. L’une des proches conseillères du président Piñera a d’ailleurs présenté « ses meilleurs vœux de réussite » à Labbé avant ce sinistre hommage, avant d’être désavouée par sa hiérarchie, mais cela a suscité un scandale !
Lancé par les deux fédérations étudiantes les plus importantes du pays, la Fédération des étudiants des universités catholiques du Chili (Feuc) et la Fédération des étudiants chiliens (Fech), le mouvement étudiant a duré sept mois sans jamais parvenir à arracher des concessions du gouvernement. Fidèles à leur stratégie reposant sur des manifestations et des occupations de leurs établissements, les étudiants, lancés dans une guerre d’usure avec le gouvernement conservateur, n’ont jamais réussi à entamer des négociations concrètes. Rien n’a été gagné, mais les gens croient désormais en l’action collective. Les récents sondages du 29 décembre dernier montrent que 80 % des Chiliens déclaraient soutenir le mouvement, tandis que le président Piñera ne recueillait que 26 % d’opinion favorable.
Chez les étudiants, Gabriel Boric, considéré comme plus radical, a été élu à la présidence de la Fech, à la place de la pourtant très médiatique Camilla Vallejo, membre du Parti communiste chilien, historiquement l’un des plus staliniens d’Amérique latine. Le Front des étudiants libertaires (Fel), qui a joué un rôle très important dans la mobilisation, a réintégré la Fech, quatre-vingts ans après le départ des libertaires d’une fédération qu’ils avaient contribué à créer. Le nouveau secrétaire général, Felipe Ramirez est aujourd’hui un libertaire, membre du Fel ; il a été élu sur la liste « Lutter en créant une université populaire ». Les nouveaux dirigeants étudiants, tous anticapitalistes, veulent élargir le mouvement à d’autres revendications et ainsi rallier d’autres acteurs sociaux. Le Fel se définit comme communiste libertaire, il est relié au mouvement anarchiste et entretient des liens avec des organisations et des syndicats de travailleurs autonomes.
La nouvelle direction aspire clairement à une mobilisation à grande échelle et à se rapprocher d’autres fédérations, de travailleurs, d’associations environnementales, d’associations ethniques. Tous ceux qui pensent que le système doit changer. Pas seulement l’éducation nationale.

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