Mercredì, 23 Avril 2014

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n°994 (6-12 avr. 1995) | Expressions Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Aperçu :

L’anti-électoralisme chez l’écrivain Octave Mirbeau

« Si les élections pouvaient changer quelque chose, elles seraient interdites. »

On peut lire sur les murs ces lignes rapidement escamotées sous la peinture civique d’une grisaille conformiste et vengeresse. La vérité fait peut : l’histoire récente ou ancienne abonde de toutes les opérations possibles et imaginables pour prévenir ou annuler les élections (ou même l’avènement d’une « démocratie élective ») « pouvant  changer quelque chose ». À vrai dire, la panoplie des redresseurs de démocraties est beaucoup plus large qu’on peut le soupçonner : des élections forcées à 99,99 % jusqu’aux coups d’État militaires pour barrer la route aux candidats « régulièrement élus » ou prévenir leur élection en passant par les manipulations « régulières » diverses, le palmarès électoral, ne serait-ce que des cinquante dernières années, offre un éventail de choix entre les subtilités de la démocratie élective jusqu’à la « raison » meurtrière des « forces de l’ordre », tout cela n’a jamais eu qu’un seul but : maintenir l’ordre social d’une classe dominante.

« … Une chose m’étonne prodigieusement, c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France… un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose… »

Ces quelques lignes, bien actuelles, s’adressent à l’électeur… « qui au lieu de [se] laisser prendre aux rengaines absurdes que… débitent chaque matin… les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges et qui sont payés pour avoir [sa] peau... » devrait bien écouter d’autres voix. Des voix qui ne manquent pas pourtant pour dénoncer l’étonnant instrument de domination d’une classe qu’est la démocratie élective, là où elle offre toutes garanties de sécurité « …te diraient… que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l’envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n’as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines… »

Ces citations sont extraites d’une brochure reproduisant deux textes écrit en 1889, il y a 106 ans : La grève des électeurs et Prélude 1. Si l’on écarte quelques invectives bien senties mais marquées par le verbe, l’époque et les références à des politicards de ce temps (il suffirait de changer les noms), on pourrait trouver ces lignes sous des plumes plus contemporaines. L’auteur – Octave Mirbeau – a mené presque toute sa vie un combat contre toutes les iniquités et les hypocrisies du système, combat affirmé tant dans des écrits pamphlétaires que dans des contes ou romans (certains passés au cinéma sous des cinéastes célèbres) et dans des pièces de théâtre (certaines parfois jouées aujourd’hui ayant gardé toute leur force dénonciatrice) ; il ne vous est peut-être pas inconnu bien qu’en raison de son message il soit plutôt ignoré des anthologies scolaires et des références culturelles dominantes. 2

Republier ces textes est d’autant mieux venu que, depuis 106 ans, la « démocratie élective », a étendu son emprise et ses tares dans tous les secteurs de la vie sociale et sur toute la terre ; elle est l’accompagnement de l’extension du capitalisme à la fois en surface et en profondeur. Plus les individus sont dépossédés du pouvoir sur leur vie, plus la distance s’accroît entre la force aveugle du capital et la foule des exploités, plus il devient nécessaire pour la survie du système, qui les possède, de leur faire croire qu’ils sont associés aux décisions qui assurent la pérennité de ce même système, plus est impérative l’exigence de les entraîner à la remorque d’un train fantôme des soi-disant décideurs. Ce que Mirbeau fustigeait à une époque où seuls les hommes votaient pour les rouages du système politique, il faudrait le découvrir dans une « démocratie » qui recouvre tout le monde et tout : l’entreprise, le système éducatif et associatif jusqu’à ces mystifications que sont les « conseils de jeunes » ou les « comités de quartier ». À ce niveau, il faudrait peut-être voir pourquoi le système est contraint ainsi de raccourcir la distance entre l’« élu » et les électeurs et d’y associer non seulement l’ensemble de la population (les femmes et puis les jeunes de 18 ans et maintenant, indirectement, les plus jeunes), de les diviser par catégories professionnelles d’intérêt et pourquoi, peut-être, cette invasion d’une « démocratie » pervertie essentiellement par son impuissance fait entrer  dans les têtes, plus sûrement que l’écrit, ce que cet écrit fustigeait il y a un siècle. C’est bien certain que le « droit de vote » a dû être souvent conquis au prix de luttes dures et longues tant il paraissait l’expression inaliénable du droit de décider de ses propres affaires ; mais il est tout aussi certain que ce « droit » revendiqué comme une « conquête sociale » n’a été concédé pied à pied par la classe dominante que lorsqu’elle était sûre de pouvoir bien l’encadrer et le manipuler (par les règles électorales et la domination idéologique). Quitte à le renier brutalement lorsqu’il ne pouvait plus remplir cette fonction. Le débat jamais clos et maniant des arguments plus ou moins tortueux pour expliquer  la « nécessité » de voter (la fière utilisation d’une conquête sociale) se retrouve à tous les niveaux électifs. On voit même ceux qui reconnaissent sa fonction perverse chercher à s’en servir comme une estrade de propagande, bien gênés pourtant par le fait que l’usage prétendument détourné en accrédite l’usage tout court. Quelles que soient les intentions, le vote « démocratique » recouvre les mêmes illusions et en escamote la sacro-sainte loi de la représentation ou de la décision majoritaire que Mirbeau ne soulevait pas directement. Pourtant, cette loi se pose avec d’autant plus d’acuité à mesure que le vote descend dans l’échelle sociale : celle de la non responsabilité des élus devant ceux qui les ont mandatés et de l’entière liberté qu’ils ont de décider une fois qu’ils ont été « investis ».

Au même niveau parlementaire où Mirbeau pointait la lance de sa critique, les évidences percent de plus en plus non seulement que tout est « à l’envers du bon sens, du droit et de la justice » mais aussi de l’impuissance généralisée des politiques à résoudre quoi que ce soit dans la dérive mondiale du système capitaliste : même l’« abominable mensonge » assené constamment par les politiques ne trouve plus de mots pour lui faire prendre les formes du concret sauf à se proclamer les médecins pessimistes des maux qu’ils ont eux-mêmes propagés. On peut alors bien s’interroger comme Mirbeau : « À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d’une volonté, à ce qu’on prétend, et qui s’en va, fier de son droit, assuré qu’il accomplit un devoir, déposer dans une boite électorale un quelconque bulletin, peu importe le nom qu’il ait écrit dessus ?… ».

On pourrait critiquer dans ce qu’écrit Mirbeau, si juste que ce soit, une certaine forme d’élitisme. L’art de la « démocratie », malgré toutes ses prétentions égalitaires, à toujours été basé sur le maintien de la grande masse de votants dans l’impossibilité de juger. Même si les méthodes ont évolué, par exemple avec les « progrès » de l’éducation, la distance est encore plus grande qu’autrefois, les 200 familles maîtresses de la France ayant été remplacées par 200 groupes multinationaux qui régissent le monde sous la férule d’un capital aveugle. Peut-être aujourd’hui plusieurs réponses peuvent être faites. D’une part, que le mot d’ordre de « grève des électeurs » est devenue une certaine réalité puisqu’à la cohorte des « non-inscrits » (dont on se garde bien de donner une évaluation) s’ajoute celle des abstentionnistes (qui oscille régulièrement entre 25 et 30% et même plus dans certaines élections locales). D’autre part que le vote n’est plus porteur de l’adhésion à un système qu’il pouvait avoir autrefois mais qu’il devient au mieux un pis aller sans conviction. Il peut paraître, même vu sous cet angle, garantir une légitimité boiteuse à un système qui l’autorise à travers ses « représentants » (qui, le plus souvent ne représentent en termes de représentation qu’une minorité réduite) à fixer des règles présentes de répression et d’aménagement des formes de domination. Les contestations présentes du système dans des actions directes de diverses natures montrent bien, pour ne citer qu’un exemple récent, que la légitimité électorale de notre assemblée nationale d’ultras n’est plus aussi bien assise, ce que révèle précisément le recours, à plusieurs reprises dans la période récente, à des actions directes faisant reculer un pouvoir prétendument légitime. Les paroles de Mirbeau ne sont plus de l’invective mais du quotidien d’action qui rend les instruments de la volonté du pouvoir singulièrement désuets.

 

Henri Simon

 

1. Octave Mirbeau, La Grève des électeurs, Préludes,  éditions Ludd, 4 bis, rue de Palestine, 75019 Paris.

2. Plusieurs volumes des œuvres quasi complètes d’Octave Mirbeau ainsi qu’un volume biographique ont été publiés aux éditions Séguier, 3 rue Séguier, 75006 Paris, qui témoignent de l’amplitude, de la diversité et des positions politiques de l’auteur.

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