Vendredi, 19 Décembre 2014

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n°1619 (20-26 janvier 2011) | Anticapitalisme | Expressions Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Aperçu :

Au Ritz, la non-lutte des classes

Jokoko
Tout va bien au Royaume-Uni. Le Premier ministre de Sa Gracieuse Majesté, David Cameron, avec l’enthousiasme de la jeunesse, veut libérer le royaume d’une grande calamité : le déficit des finances publiques. Il a promis de le diviser par dix. Oui, par dix. Les hôpitaux, les dispensaires, les musées, les bibliothèques, les lycées, les écoles, etc. vont sentir passer Attila. On peut douter que cette découpe à la hache affecte l’armée et la police ; il faudra bien s’assurer que la populace suit l’ordonnance, prend son médicament, avale sans grimacer ni gémir. Indifférents à ces petites misères des miséreux, les riches continuent à vivre leur vie de riches, avec les plaisants rituels qui la ponctuent. Tel le high tea. Le thé de la fin de l’après-midi, une roborative collation, d’où l’on puise le réconfort nécessaire après une rude journée de shopping pour les unes, ou de licenciements pour les autres. Le high tea a son temple, où affluent les pèlerins. Le Ritz. Pas celui de Paris, celui de Londres. Le high tea du Ritz est si bon, si renommé, qu’on en réserve les tables jusqu’à douze semaines d’avance. Face à cet engouement, le Ritz s’est montré accommodant ; on y sert le high tea non seulement aux heures canoniques, 16 h 30 et 17 h 30, mais aussi à des moments moins orthodoxes, par exemple 13 h 30. Sans le crier sur les toits, le Ritz garde la plupart des places de 16 h 30 et 17 h 30 pour les clients qui dorment à l’hôtel. Le thé de 13 h 30, repas illogique (comme un déjeuner à 9 heures, ou un dîner à 16 heures), n’est donc fréquenté que par des personnes extérieures à l’hôtel. Guide touristique de mon métier, je viens d’y suivre l’une de mes clientes.
Comment oublier un merveilleux regard ? Celui que me décocha au seuil du Ritz, non quelque Britannique séduite par mon charme, mais le gardien du temple. En queue de pie et pantalon rayé sombre, bien sûr. Avec l’oreillette pendouillante des vigiles et cerbères, bien sûr. Il ne tenait pas à me signifier que j’avais ravagé son cœur. Il souhaitait juste s’assurer, incité en cela par ma veste (dix ans d’âge), ma cravate (millésimée, pour le moins), et mon col de chemise (d’où quarante siècles le contemplaient), que mes chaussures, loin de servir à courir un marathon, étaient du type que l’on cire. Cet examen passé (sans mention), on nous dirigea vers les profonds fauteuils du lobby, afin d’attendre que les tables soient prêtes. Car, touristes consciencieux, nous étions en avance.
C’est dans ce lobby que le spectacle commença. Non, pas le célèbre ballet des serveurs du Ritz, pas la monstrance des eucharisties gourmandes, scones, mille-feuilles, financiers, sandwichs au concombre, clotted cream, Dundee cake. Et confiture de fraises, à l’évidence dérobée à la cuisine des anges. Non, le spectacle offert par les fidèles. Derrière nous, un couple. La cinquantaine. Le monsieur, dans un veston neuf. Ongles impeccables. Début de calvitie sous contrôle, jardinée comme un parterre de Versailles. Raide de terreur dans son fauteuil. La dame, permanente plus solide que les meilleurs aciers suédois. Tailleur pris au pressing le matin même. Raide de terreur dans son fauteuil.
À notre droite, famille. Papa, vérifiant toutes les sept secondes que son veston est bien boutonné. Maman, tapotant toutes les huit secondes ses cheveux si bien blondis par la coiffeuse du centre commercial. Fiston aîné, affichant sa plus belle mine d’ado qui s’emmerde et que l’on traîne de force. Fiston cadet, imitant en tous points l’exemple donné par son grand frère, y ajoutant toutefois la touche personnelle d’un nœud de cravate minutieusement dévasté.
À notre gauche, tribu. Papa, un peu trop jovial pour être vraiment à son aise. Maman surveillant constamment tout le reste de la famille afin de s’assurer qu’aucun surgissement de manières prolétariennes ne provoque une honteuse expulsion. Mamie en tailleur pourpre et cheveux à reflets bleus, concentrée sur Petite Fille, moitié par affection, moitié pour éviter que Petite Fille ne commette quelque impair. Petit Diable, se curant le nez avec énergie dès que Maman ou Mamie ne le regardent pas. Un peu plus tard, Petit Diable bâfrera en offrant à toute la salle le son et lumière de son énergique mastication ; à dix mètres on entendra et contemplera son cours complet d’anatomie de la nutrition humaine, entrecoupé de vérifications de la perfection des curages précédents.
Et quand, à 13h30 précises, le maître d’hôtel viendra inviter le couple acier suédois/parterre de Versailles à prendre place, je verrai les mains du monsieur trembler de peur. Car devant la réalité de la division en classes, on peut choisir de lutter, on peut choisir de tricher, on peut choisir de se résigner, on peut choisir de ramper. Certains rampent par ambition, pour parvenir ; d’autres par pure fascination, pour contempler l’empyrée. À quarante-cinq euros (trente-neuf livres sterling par personne, pour être précis) le high tea, en d’autres termes à quarante-cinq euros pour une heure chez les riches, la reptation est abordable.

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