Mercredì, 23 Avril 2014

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n°113 (juin 1965) | Expressions Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Aperçu :

Plaidoyer pour la pornographie

Les bœufs sont bien gardés. En application de l’ordonnance du 23 décembre 1958 sur la « protection » des mineurs, des livres sont interdits, les éditeurs sont poursuivis pour avoir cité dans leur catalogue ou sur la page de garde d’un autre ouvrage des livres « interdits à l’affichage », des journalistes (dont Gabriel Matzneff, le pornographe chrétien orthodoxe de Combat) ont été convoqués à la police des mœurs pour avoir cité certains de ces ouvrages dans leurs articles.
Quand on saigne un pays à blanc pour lui imposer de fabriquer des bombes H et leurs vecteurs, pour entretenir les chefs d’État de pays sous-développés au lieu d’aider leurs peuples, pour tenter de bluffer toute la planète, et seulement elle, parce que le cosmos est momentanément inaccessible; quand on manque de logements, d’hôpitaux, d’écoles; quand de nombreux foyers ont un revenu mensuel inférieur à 500 francs; quand toutes ces conditions et bien d’autres encore sont notre pain quotidien vous penserez que ce n’est peut-être pas le moment de mettre en vedette quelques écrivailleurs pourchassés par la censure. Alors vous aurez tort. Car de Calvin à de Gaulle en passant par Mme de Maintenon, Napoléon, MM. Thiers, Staline, Franco, Pétain et Jeannette, Vermeersch, tous les pères-la-pudeur, tous les tartuffes, tous les partisans de l’Ordre Moral ont toujours été des souteneurs serviles de l’oppression et de l’exploitation. Toute expression de la liberté est un crime de lèse-autorité et doit donc être étouffée par un chef d’État qui se respecte, voilà le postulat de base, la quintessence de toute société hiérarchisée. Dieu l’a voulu, amen !
M. De Gaulle envoie ses sbires faire la chasse aux ouvrages dits pornographiques pour les mêmes raisons qui lui font distribuer la manne aux écoles confessionnelles, choisir de créer artificiellement du chômage, forger sa force de frappe: pour mieux asseoir le pouvoir de l’État. Les mêmes raisons plus une… peut-être; mais s’il est permis de penser que le maître apostat ne fourre plus tante Yvonne, cet accident de l’histoire ne confère pas une valeur humaine à la ceinture de chasteté. Et si vous faites la fine bouche, si vous acceptez de croire que quelques plumitifs licencieux récoltent ce qu’ils ont semé, vous laissez sans défense un des avant-postes des luttes sociales, car la liberté d’expression est partie intégrante de la lutte de classe.
J’entends déjà des sermonneurs affirmer qu’après tout il est bon de défendre l’adolescence contre les margoulins du sexe et que dans ce domaine l’État joue un rôle bénéfique. Ne voient-ils donc pas que justement les margoulins soutiennent l’État qui le leur rend bien en les laissant tirer profit de leur commerce ? Le bourgeois ne pourchasse pas la cuisse pour elle-même s’il sait tolérer celle qui paye sa dîme à l’ordre établi : il assassine Madame Bovary et chante Madelon. La censure pudibonde va de pair avec l’organisation des bordels militaires de campagne.
Quant à la « protection » de l’adolescence, entendons-nous bien. Alors il s’agit moins d’âge physique que d’âge mental. Ensuite si nous ne nions pas que, par exemple, certains écrits de Monsieur de Sade peuvent meurtrir des cerveaux fragiles, nous osons prétendre que la solution libertaire n’est pas d’en interdire la diffusion, mais au contraire, d’une part de préparer les cerveaux à en supporter la virulence, d’autre part de soigner efficacement la minorité de malades. A ceux qui pensent comme Jean Nocher, nous sommes prêts à appliquer un adoucissement de la méthode Gallifet: qu’ils sortent des rangs, c’est avec plaisir que nous leur botterons le train.

Le Père Peinard

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