Jeudi, 17 Avril 2014

Vous êtes ici : Expressions
n°733 (5 janv. 1989) | Expressions Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

Pour créer un lien vers cet article sur votre site,
copier et coller le texte ci-dessous dans votre page.




Aperçu :

Gonades urbaines

Nous vous présentons pour cette fin d'année une nouvelle (pastiche de Robert Silverberg) d'Yves Frémion, Gonades urbaines, déjà parue dans la revue Imagine n° 27, au Québec, en avril 1985. Frémion collabore entre autres à Renvoyez la censure et est l'ancien leader du fameux band Les Gonocoquos, ex-numéro 1 au hit-parade dans le « Top » de Radio-Libertaire, avec le non moins fameux Putaing-cong.
La rédaction
3e étage
Lorna Rivepavith est vautrée sur son bedbed devant l'écran-tri. Elle vient d'allumer et tombe sur le journal :
- La bibliothèque de Babel-Oued aurait été pillée par les troupes fédérées. Le conservateur en chef, Georges-Louis Beau-Regeste aurait déclaré, indigné...
- Conneries !, maugrée Lorna en coupant.

11e étage
L'état-major de Greenwar est réuni, au grand complet. Le siège social est trop petit pour accueillir tout le monde, mais on s'est débrouillé. Le bilan est bon. Des fonds, en provenance de l'univers entier, ont été recueillis et dépassent les estimations prévisionnelles. Les pouvoirs publics ont accepté, il y a six ans, de réintroduire dans l'intérieur de la Bretagne, en Europe, un premier couple de paysans. Cette variété particulière d'homme avait disparu depuis longtemps de la planète. En Bretagne, région autrefois rurale, il n'existait plus de paysans de souche bretonne depuis l'incident malheureux de la Hague en mars 1999. On se souvient que ce jour-là les systèmes de sécurité furent tous paralysés à la suite d'une fausse manoeuvre. Deux ans plus tard, le dernier Breton d'origine mourait de leucémie, maladie qu'on ne savait enrayer.
C'est après un lent travail de l'association Greenwar et de tous les Ecolos Méchants de l'univers qu'un premier paysan « breton » fut reconstitué, il y a dix ans, à partir de gènes ruraux alsaciens, maghrébins et chypriotes récoltés sur des descendants urbains de ces régions.
Un couple, le premier, fut installé dans un habitat traditionnel tel qu'il a pu être reconstitué lui aussi, au litre de cidre près, et il semble qu'il se soit bien acclimaté. Néanmoins, constate le président de Greenwar, impossible pour le moment de les faire s'accoupler pour parvenir à la reproduction in vivo, but suprême de l'opération.
Rappelons, avec le secrétaire adjoint de Greenwar, que le paysan est le prédateur naturel du lapin, animal qui, sur le sol breton, se reproduit à la vitesse de la lumière. À tel point que cette région a dû être évacuée, il y a quinze ans. Plus un seul touriste ni résidant tertiaire n'a pu y survivre. La réintroduction des paysans est donc une oeuvre de salubrité publique indispensable au redémarrage économique de la région.
Dans la salle, un membre obscur du conseil d'administration fait remarquer :
- Il me semble que c'était peut-être une erreur de mettre ensemble Yan et Maurice. Après tout, ce sont deux mâles. N'aurait-on pas mieux fait d'essayer avec deux paysans de sexe différent ?

21e étage
Mannie Festa est nue devant son miroir. Droite sur ses cuisses palpitantes, puissantes, racées. Elle saisit devant elle une bombe aérosol et s'habille d'une seule pression. Une grande torsade rose serpente le long de ses muscles arrondis, le tout sur un fond vert, qu'elle a passé avant ; une touche orangée sur les pointes de ses seins.
Mannie Festa sort.
Au moment de descendre, elle fait demi-tour et retourne chez elle quelques secondes. Un coup d'oeil sur le thermo : 12° C seulement. Elle est dans sa salle de bains aussitôt et, saisissant une nouvelle bombe, gicle autour de son cou une couche de noir en guise de cache-nez. A douze degrés, il faut faire gaffe à la grippe.

29e étage
Donald Dick déclare, au bar du Haut-Château, à un poivrot qui s'accroche à son bras depuis un quart d'heure :
- Dites donc, mon vieux, on n'a pas gardé les mutants ensemble que je sache.
Cela ne manque pas de sel dans la bouche du maton-chef du camp de Marvejols où sont parqués dans leur réserve les dix-sept mille derniers mutants survivants de la rafle du 14 août.

37e étage
Deux berques de Pharaon XXVIII jouent au djambi mercenaire de Polluon. L'un d'eux, en faisant semblant de se gratter le nez gauche, retourne son camarade et plante ses dents à la base du cerveau de son adversaire surpris. D'un seul coup, il lui aspire la cervelle, l'avale et prononce la phrase rituelle, indiquant l'échec et mat :
- T'as pas l'air con !
L'autre meurt écroulé de rire. Son dernier mot :
- La revanche dans une heure.

44e étage
Entièrement occupé par l'école privée des Saints Fondateurs de la Sainte Science-Fiction Catholique, l'étage résonne des cris des enfants. Dans la classe des langues mortes, les adolescents rient des calembours atroces d'un de leurs camarades, Bob Marcoule, qui les leur passe sous forme de petits billets. Il les croit tout neufs, ses mots, mais ce sont ceux des générations qui sont passées sur ces bancs. L'important, c'est de rire.
Sa dernière vanne, « Azimuth Asinov Fricat », les fait hurler. Repérés par le prof, ils prennent deux mois de colle en apesanteur, car se sont des récidivistes.
- On reprendra ça à Pâques, dit l'un.
- Ou à la saint Klein-Klein, réplique Bob.
Et de rire derechef.
Le cours ne se terminera pas sans que Bob ne leur passe un vieux dessin inspiré de J.C. Forest augmenté d'oreilles de Mickey Mouse, avec pour légende: « Une nouvelle maladie galactique: les oreillons fantastiques ».
L'un d'eux hoquète de rire et manque de mourir.

62e étage
- Je suis le meilleur, a affirmé le président sortant du Congrès des Mégalos, qui se tient en ce moment au sommet du Fuji-Yama.
Ce début d'article ne plaît guère à Marcel Celmar, qui prépare sa chronique pour la chaîne ABCDEFG, assis à son clavier, sur la terrasse. Mais comme le temps manque, il ne va certainement pas la refaire. Il enchaîne...

84e étage
Dans la salle de spectacle qui prend tout l'étage, la troupe des frères Broncopneumoni (c'est un pseudonyme) répète « La Ruée vers l'os ». C'est une parodie du chef-d'oeuvre de Chaplin, mais il manque un rôle féminin. En effet, les personnages sont des chiens qui se bagarrent dans la neige pour le partage d'un nonosse en caoutchouc. On dirait du vieux Brecht.

100e étage
Dans le cabinet thalassothérapique du Dr Terudoque, une famille Boutchnave est venue se soigner. À force de regarder dans leur champ passer les astronefs, d'orient en occident, ils ont attrapé un tenace torticolis. C'est au moins le douzième client Boutchnave que soigne le docteur ce matin, mais ils ont des excuses : que faire d'autre dans son champ pendant qu'on y rumine ?

111e étage
Rien de particulier. Selon la concierge, les Hurls de Haut-Levant, qui avaient emménagé en juin dernier, auraient de nouveau déménagé vers des cieux plus cléments, la teneur en azote de l'air étant trop faible pour leur vésicule biliaire à double rotor palmé.

123e étage
Franck Bestiaire achève ce qui sera le 20 000e titre de la collection « Le Fleuve du Futur ». L'auteur a intitulé son œuvre Tous à Zimuth. C'est une adaptation du classique Tous à Zanzibar à destination du public pygmée. Il ne comprendra qu'une demi-page.

131e étage
Au tridigéant du conglomérat Vidérama, on rejoue un classique des années 2160 : Le con, la pute et le mutant, d'Ivo Fremione. Il fait toujours le même effet qu'à sa sortie.

179e étage
Quand Norbert Bernor a tenu sa conférence de presse, il y a une heure, il a raconté comment il avait, le premier, franchi la distance Mars-Mercure en ultra-léger propulsé par la seule force de ses jambes. Les journalistes ont trouvé des questions stupides pour bien montrer qu'ils n'en croyaient pas un mot.
Ils lui ont par exemple demandé comment il avait fait pour ses besoins naturels. Sans se démonter, Norbert Bernor leur a expliqué son système, qui utilise le principe d'une chasse à pédales, là aussi « un véritable pédagogue », titre maintenant le facétieux Alien Déchaîné, qui n'en rate pas une.

218e étage
Chez Mama Hamma, les travelos se trémoussent. Le nanab qui a loué la salle entière pour la soirée, c'est Muhammad Malamud ; il choisira finir sa nuit un harem composé des pseudonymés : Théo Esturgeon, Isaac Enzymemauve, Ursule La Guin, Somtow Sulcharitankul, et même l'incroyable Aldiss O.P.I. des Mères Veil. Gageons que Muhammad Malamud ne va pas s'embêter.

427e étage « A y est ! » Jean-Marie Chatte-mouille a réussi ! Depuis près de trois ans qu'il travaille dans sa chambre, il a enfin mis au point sa grande invention qui va le rendre riche.
Il s'agit d'un modèle de crêpe pouvant vaincre la pesanteur. Ainsi, plus de problème pour les faire sauter dans la poêle.. On les lâche, et elles grimpent toutes seules.
Il ne reste plus à Jean-Marie Chattemouille qu'à mettre au point un truc pour les faire redescendre du plafond où elles ont vite tendance à coller.

Dernier étage
« Avis : par suite d'une décision irrévocable du syndic, le dernier étage est supprimé. Désormais, le nouveau dernier étage sera l'avant-dernier, le 832e. Les occupants du 833e ont vingt-quatre heures pour sauter dans le vide, avant que la troupe ne vienne les pousser. Signé : illisible. »
C'est ce petit mot affiché sur chacune des portes concernées par des révolutionnaires facétieux qui a provoqué le drame. Soixante-neuf pour cent des habitants de l'étage ont en effet obtempéré à cet avis loufoque, l'ayant pris au sérieux. La police enquête, mais les terroristes courent toujours.

Yves Frémion

Ajouter un Commentaire

Code de sécurité
Rafraîchir

À lire aussi...