Littérature > Céline n’a pas fini de nous empoisonner
Littérature
par Salomé Foehn le 5 novembre 2017

Céline n’a pas fini de nous empoisonner

Vendredi 20 octobre 2017 a eu lieu à la librairie Publico, la rencontre-débat autour du livre, Voyage au bout de l’abject. Louis-Ferdinand Céline, anti-sémite et anti-maçon (Atelier de Création Libertaire, 2017) (1), en présence de l’auteur, Patrick Lepetit et du préfacier, Jehan Van Langhenhoven. Ce dernier rappelle qu’à l’occasion des deux émissions par lui animées sur Radio Libertaire, l’ouvrage de Patrick Lepetit, dès sa sortie (alors que depuis 2016 on célèbre la mort de Céline), a causé de nombreuses protestations : même parmi les libertaires, les réactions sont parfois très violemment pro-céliniennes.

Ce que démontre Patrick Lepetit dans Voyage au bout de l’abject, textes et surtout pamphlets à l’appui, c’est que Céline est un idéologue nazi et qu’il a été collaborateur non par opportunisme mais par conviction. Ses contemporains ne s’y sont pas trompé. À la fin de la guerre, Céline reçoit des petits cercueils dans sa boîte aux lettres, « alors », se dit-il, « je vais partir ». Il fuit le pays pour se réfugier au Danemark accompagné d’un SS. À son arrivée il se présente aux autorités allemandes. Il se cache sous le pseudonymes Louis Courtiel, jusqu’à ce qu’un journaliste français travaillant pour un journal allemand le dénonce. En 1945, Céline est condamné à mort pour haute-trahison ; il passe 555 jours « en prison », une partie à Copenhague, l’autre en hôpital psychiatrique : il a pu passer pour un déporté ! Pourtant, dans les années 50, en France, débute une entreprise de réhabilitation de l’homme et de son œuvre. Les gens qui ont défendu Céline étaient des hommes extrêmement talentueux et intelligents, comme Dominique de Roux et son La mort de L.-F. Céline ou encore Muret. Les deux Cahiers de L’Herne consacrés à son œuvre ont fait beaucoup pour redorer son blason. Un autre thème sur lequel a largement porté la discussion, c’est celui de l’antisémitisme. Sur les 6 ou 7 pamphlets, 2 ou 3 ont été publiés dans Je suis partout ou autres revues antisémites notoires. Avant d’écrire le premier pamphlet, Bagatelles pour un massacre, Céline s’est dit : « Il me manque encore un peu de haine. Je sens que ça vient ».





Avec Bagatelles, on est encore dans l’illusion de la fiction et de l’écriture romanesque. Les suivants sont des textes déjà très idéologiques avec de « l ’humour » malsain. Mea Culpa, qui fait 400 pages, n’a rien d’un pamphlet, une forme littéraire courte par définition. Pour Patrick Lepetit, on ne s’exprime pas violemment sur 400 pages : c’est vraiment que ce qui est écrit est récurrent et organique. La gauche française a accordé à Céline une place de choix. Monti, qui dirigeait à l’époque Le Monde Libertaire, a signé la pétition des années 50, « Faut-il juger Céline ? ». Georges Hénein disait : « Céline est la mauvaise conscience de la gauche ». En 1974, Céline est au programme de l’ENS. Aujourd’hui, on parle de la réédition des pamphlets avec appareil critique, peut-être chez Gallimard.

Voyage au bout de la nuit, pour beaucoup, reste un chef-d’œuvre. In fine, la question qui a divisé l’assistance lors du débat, c’est bien celle-là : faut-il séparer le fond de la forme ? Pour Patrick Lepetit et Jehan Van Langhenhoven, la réponse est clairement non. Il faut dénoncer l’imposteur et la crapule que fut Céline. C’est en ce sens que le livre est un acte politique.

Salomé Foehn
Auteure de la thèse universitaire Les Philosophes de l’exil républicain espagnol de 1939.

(1) Voyage au bout de l’abject. Louis-Ferdinand Céline, anti-sémite et anti-maçon (Atelier de Création Libertaire, 2017), 10 € - Disponible à la Librairie Publico, 145 rue Amelot 75011 Paris

PAR : Salomé Foehn
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le 21 novembre 2017 12:43:01 par Sterne

Anarchiste depuis mes 16 ans ( j’en ai 58 ma pauv’ dame ), je me suis longtemps interdit de lire "ce salaud." On passe à côté de qq chose. Comment accepter que c’est un génie ? "Voyage au bout de la nuit," est hélas ! un monument. "D’un château l’autre," une mine pour comprendre notre histoire, vue du coeur de la collaboration ( qu’il détestait ! ) "Guignol’s band," je n’arrive pas à le lire : il en fait trop. Je pense que comme Drieu La Rochelle, Barrès, ou même des auteurs encensés aujourd’hui comme Dard ou Audiard, c’était un provocateur, un suicidaire. Il y avait aussi des rancoeurs, des haines qui découlaient d’amitiés contrariées : Céline avec Elsa Triolet ; Drieu avec Aragon... C’est pas simple ! Il faudrait juste arrêter de le voir comme un vivant, mais plutôt comme un témoin pour comprendre. Et avouer que "ce salaud" avait du génie, et qu’il n’a tué personne, contrairement à certains, dont un qui est même devenu président de la république françoise !

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le 22 novembre 2017 12:01:48 par GÉRARD

MÉA CULPA PAMPHLET ANTI STALINIEN D’UNE VINGTAINE DE PAGES

ET NON 400 ,IL FAUT DÉJÀ SAVOIR COMPTER ,LE PROPOS SUR LA VIOLENCE NE TIENT PLUS L’IMPOSTEUR ET LA CRAPULE
TROP DE HAINE À REBOURS ,UN LIVRE QUI REMET UN JETON
DE PRÉSENCE DANS LE POLITIQUEMENT CORRECT DES CAPITALISTES

3

le 23 novembre 2017 08:19:49 par Salomé

à Gérard : Cher, Gérard, je ne peux que vous remercier pour votre remarque et vous assure que je sais compter, mais j’aimerais vous signaler qu’il ne s’agit QUE d’un compte rendu de présentation et non pas d’une critique de l’ouvrage... Bien à vous.

4

le 24 novembre 2017 17:23:14 par luc nemeth

l’ordur€ qui signe Sterne ne manque pas de toupet, d’écrire que "il n’a tué personne, sic -quand on sait ce qu’était le langage en forme d’appel au meurtre de l’intéressé, et les circonstances dans lesquelles il était tenu.
Dans sa lancée, Stern€ va jusqu’à plaider l’indulgence ( "C’est pas simple !", sic ) et reproduit à la limite du mimétisme l’argumentaire des collabos universitaires, avec la phrase "Il faudrait juste arrêter de le voir comme un vivant, mais plutôt comme un témoin pour comprendre" -équivalent, en langage Stern€, de leur ’il-faut-se-remettre-dans-le-contexte-de-l’époque".
L’ennui, pour les collabos universitaires et les ordures comme Stern€ : est qu’en général c’est... encore pire, pour peu que conformément à leur injonction on s’y remette, dans le... "contexte de l’époque".

5

le 25 novembre 2017 12:40:04 par Salomé

À Sterne: Merci de votre commentaire. Je rebondis rapidement sur l’idée que Céline est un “génie" car ce thème a également été évoqué lors de la discussion à Publico. La croyance c’est que, si on parle encore de Céline aujourd’hui – malgré son adhésion au nazisme, sa misogynie, son antisémitisme et son antimaçonnisme —, c’est parce que c’est un “génie" ( littéraire ) et qu’il faut bien l’excuser. Les bons travaux d’histoire culturelle montrent que le génie littéraire, c’est un mythe. Un écrivain devient visible à une certaine époque grâce aux réseaux éditoriaux et médiatiques, voire, dans certains cas, d’auto-promotion. C’est le cas de Céline et de ceux que Patrick Lepetit appelle les ‘réhabilitateurs ou, en Espagne, de Ramón Gómez de la Serna ( vraiment génial, pour le coup et qui n’avait rien d’un collabo, évidemment ) ou de Jorge Luis Borges, qui est devenu l’écrivain mondial qu’on connaît grâce à ses “promoteurs" parisiens. À l’inverse, les écrivains, intellectuels ou scientifiques qui sont coupés de leurs réseaux sont “invisibilisés”: c’est le sort de beaucoup d’intellectuels exilés, surtout au vingtième siècle et, à mon humble avis, il serait bon de les faire connaître eux, plutôt que leurs contemporains fascistes...

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le 27 novembre 2017 16:40:14 par luc n.

A Salomé : j’ai du mal à partager votre angle d’attaque -même si effectivement le génie est une notion fluctuante et qui en bien des cas est dès le départ très arbitraire. D’autre part dans le cas de Céline certains peuvent le reconnaître comme tel tandis que d’autres le trouvent répétif et ennuyeux.
Mais à la limite cela ne me dérange pas que l’on dise que c’était un génie, à la condition de ne pas perdre de vue ce que disait Orwell ( que je cite de mémoire ) : un cerveau normalement constitué devrait être capable de reconnaître que Dali est un peintre de génie, et une parfaite ordure.
Le problème -sans guillemets- est que la comparaison a ses limites.
Dans le cas de Dali ses mamours franquistes peuvent apparaître comme un dérapage de mauvais goût mais qui auraient pu ne pas exister, sans que son oeuvre en soit forcément très différente.
Dans le cas de Céline en revanche ses insanités, dans la mesure où elles découlent du constat que le monde est pourri ( jusque là on est bien d’accord ) mais vu son incapacité à comprendre pourquoi il l’est, et son projet de reproduire lui-même la pourriture, me paraissent beaucoup plus difficilement séparables de l’oeuvre elle-même.

7

le 4 décembre 2017 09:57:46 par luc lefort

"l’imposteur et la crapule" est quand mème largement raffiné par le style...ça saute aux yeux, par exemple dans le très bon livre: "céline seul" de s zagdanski

8

le 5 décembre 2017 15:17:59 par Romuald Benton, écrivain.

Bonjour, le propos est intéressant mais il est vraiment dommage qu’il contienne autant d’erreurs. La citation n’est pas exacte et n’est pas non plus située dans le bon ouvrage. " Il me manque encore quelques haines. Je suis certain qu’elles existent. " cette citation débute Mea Culpa, qui est le premier des quatre pamphlets de Céline ( 1936 ), il n’en a pas écrit 6 ou 7. Enfin ce pamphlet est une critique de l’URSS après y avoir effectué un voyage, et non pas un pamphlet antisémite : le terme juif apparaît trois fois en vingt pages ( et non 400 ), contrairement aux autres pamphlets qui, eux, regorgent de « juifs », « youpins » et autres stigmatisations antisémites. Vous avez beau n’écrire QUE un compte rendu de présentation, cela n’exhonère pas d’un peu de précision il me semble. D’autant que ce faisant vous trahissez nettement le travail de l’auteur qui n’a pas pu dire cela à propos de Mea Culpa ! Car s’il a vraiment usé de l’argument des 400 pages pour critiquer Mea Culpa c’est que son travail n’en est pas un et n’est que calomnie. Peut-être pourriez-vous remanier votre article en tenant compte des remarques faites, sans pour autant changer votre opinion. Ensuite, monstre ou génie, chacun se fera son idée en lisant les textes mais une critique avisée s’abstiendrait d’autant d’imprécisions qui la délégitime affreusement là où elle pourrait pourtant être salutaire !
Cordialement.

9

le 5 décembre 2017 15:33:55 par luc n.

A luc lefort : vous parlez ici pour ne rien ( ? ) dire, et pour tenir un propos pour lequel vous n’aviez pas même besoin de vous abriter derrière stéphane zagdanski -personne n’a contesté à Céline son syle

10

le 6 décembre 2017 14:20:37 par luc lefort

@luc n entre les titres "voyage au bout de l’abject" et "céline seul" il y a une différence de style, qui doit sans doute correspondre au contenu...
cordialité rouge noire.

11

le 8 décembre 2017 15:18:29 par luc n.

luc lefort nous fait perdre notre temps avec ses arguties, et sa... cordialité rouge noire : le mot STYLE, dans cette discussion, concerne clairement celui de Céline -et non, de Zagdanski ou de Patrick Lepetit

12

le 9 décembre 2017 21:14:00 par luc lefort

@ luc n
aucune perte de temps à citer "céline seul" ou une cordialité rouge -noire, avec vous "le bout de l’abject" voyage pas...il décompresse!

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le 10 décembre 2017 15:58:09 par LEO

Ecrire "mea culpa" 400 pages ( sic !! )
et autres erreurs factuelles discrédite tout le reste lol !!!

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le 11 décembre 2017 12:57:25 par luc n.

@ luc lefort
peu importe que la cordialité soit rouge ou noire : l’important est qu’elle attrape les souris -il ne semble pas que ce soit le cas

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le 11 décembre 2017 21:26:37 par Jeanne Masson

Contrairement à plusieurs commentaires exprimés, ce texte, à mon sens, est objectif. J’ai lu cet article comme il faut: c’est à dire, un compte-rendu fidèle de la réunion-débat qui a eu lieu à Publico ce 20 octobre. Je n’attendais pas de l’auteure de ce compte-rendu une critique littéraire mais une simple "transcription" de ce qui s’est dit ce soir-là. Je suis très heureuse de voir qu’elle n’a pas confondu les deux, son rôle n’étant pas d’engager un débat sur Céline et ses ouvrages ( qu’ils soient de 20 ou 400 pages! ). Je pense que c’est au contraire l’intention de Patrick Lepetit dont l’ouvrage à précisément fait l’objet de la réunion, du débat, de ce compte-rendu de la réunion-débat et de ma propre envie de lire le livre de Patrick Lepetit dont la dénonciation de l’engagement nazi, etc., permet enfin de briser l’aura de ce prétendu génie littéraire français.

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le 9 janvier 2018 13:13:23 par luc nemeth

en ce qui concerne l’actuel projet de réédition des pamphlets antisémites il se peut que Gallimard ait poursuivi au départ un but commercial isolé mais le jeu trouble des pouvoirs publics ( qui en réalité, valident l’entreprise, tout en faisant mine de demander des "garanties" qui finiront bien par leur être accordées, sous forme de notes-de-bas-de-page... ) amène à se demander si on ne serait pas en présence d’autre chose. J’ai profité d’un article affiché sur le site niooz.fr par le sinistre Soral pour avancer une hypothèse, en commentaire : réf. [LIEN]