En conseil de guerre

mis en ligne le 14 septembre 2003

Ma présence sur ces bancs, la raison qui m'y amène, indiquent mon horreur de la guerre et ma réprobation pour les gouvernants de France, responsables au même titre que ceux des autres pays belligérants de ce massacre d'humains et coupables de le prolonger. Pour la Lutte sociale, pour mener le combat qui délivrera les masses laborieuses de l'oppression capitaliste, mes préférences sont acquises aux méthodes révolutionnaires et d'action directe.

Si les circonstances s'y fussent prêtées, j'aurais employé, pour favoriser mes idées, pour stigmatiser pareille folie de destruction, des protestations moins bénignes que celle qui ne vaut d'être traduit à cette barre. Ainsi, mon refus de me laisser militariser doit être interprété, non comme l'acte, honorable certes d'un disciple de Tolstoï, mais comme celui d'un anarchiste qui, n'ayant pu œuvrer autrement selon la logique de ses convictions, souffre de son impuissance à enrayer les forfaits qui l'émeuvent et l'indignent, mais s'oppose à ce qu'on se serve de lui pour satisfaire des appétits inavouables.

Vous, mes juges, je n'espère pas vous convaincre… Vous faites partie de la classe dominante qui a voulu la guerre.

Donc vous ne reconnaîtrez jamais les vilains et cupides motifs d'ordre politique et économique qui firent que la bourgeoisie déchaîna cette calamité.

Vous n'admettrez jamais non plus que les quatre militants que l'État jette chaque mois en pâture aux requins petits et gros, expliquent le jusqu'au-boutisme effréné étalé partout…

Non, messieurs, je ne vous connaissais pas trop d'intérêts vous liant à la caste funeste qui vous paie. Aussi je n'établirai pas devant vous en détail les responsabilités que les puissants de la finance, de la métallurgie, de la politique, de la presse française, encourent dans cette guerre. Responsabilités identiques, d'ailleurs, à celles de leur collègues et complices d'outre-Rhin ; qu'ici les thuriféraires du pouvoir nous ont assez serinées.

Puis le temps n'est pas aux discussions oiseuses ; en de semblables époques, on n'échange pas ses vues, on les impose…

Hélas ! plus de quinze millions d'hommes tués n'apaisent pas la fringale des imposteurs sanglants qui disposent à leur gré de la vie et du bien-être relatif des foules. Les Rothschild, les Schneider, les Clemenceau, les Bunau-Varilla n'ont pas atteint leurs buts de guerre. L'occasion est unique d'emplir leurs coffres-forts. Peu leur importe que ce soit au prix de tant de sang et d'infamies.

Reste à savoir si, pour la bonne fortune des bourgeois, les prolétaires alimenteront indéfiniment cet abattoir monstrueux. À la faveur des scandales qui éclatent de toutes parts, éclaboussant et démasquant les profiteurs du régime ; en raison des misères incalculables dont ils supportent seuls le fardeau, les ouvriers, à l'exemple de ceux de Russie, qui tirent enfin les bénéfices de leur révolution, comprendront assurément qu'on les abuse et ce seront les dupes des promesses fallacieuses et des tirades patriotiques avec lesquelles les sinistres bateleurs Poincaré, Guillaume II, George V et autres Wilson les bernent et les font s'entre-détruire.

Messieurs du Conseil de guerre, j'ai motivé mon refus d'aider à la guerre ; vous savez les mobiles qui me guident et vous les apprécierez comme il vous conviendra.

Vous pouvez me condamner...

J'aurai satisfait aux exigences de ma conscience, et le grand contentement moral que je ressentirai fera que je subirai presque allégrement l'emprisonnement que vous m'aurez infligé.

Je me consolerai encore de votre sentence en pensant que, tôt ou tard, malgré les soutiens du capitalisme fomenteur des guerres, les peuples que l'on martyrise aujourd'hui, se révolteront, s'affranchiront du joug qui les écrase et remplaceront votre société antisociale par une autre, dans laquelle ils éprouveront la joie de cheminer sur une terre féconde en joies pures, également réparties.

Louis Lecoin
paru dans Ce qu'il faut dire