logo_print.gif
n°1572 (12-18 novembre 2009) | Médias Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

Pour créer un lien vers cet article sur votre site,
copier et coller le texte ci-dessous dans votre page.




Aperçu :

La presse ment-elle ?

Je sais, je sais : la réponse est évidente. La presse ment parce qu’elle est possédée par les riches, qui ne sont pas devenus riches en répandant la vérité. Exact, bien que ce soit un peu plus compliqué. Certes les pressions grossières, le coup de téléphone menaçant au pigiste trop curieux, le licenciement du reporter trop audacieux existent, sans être si fréquents. Bien sûr, nous avons eu l’exemple récent du directeur du Journal du Dimanche, ce célèbre brûlot révolutionnaire, viré comme un laquais chipeur parce qu’il avait rappelé que Sarkozy, qui gouverne la France, ne gouvernait pas sa femme. Non, la réalité est plus simple, plus efficace, plus implacable.
Les journaux et les chaînes de télévision appartiennent à de moins en moins de propriétaires différents. Cinq grands groupes de médias à l’échelle américano-mondiale *, en gros le même nombre à l’échelle française. Ces grands groupes ne s’achètent pas des médias pour affûter le sens critique des électeurs, mais pour gagner de l’argent. Comment gagner de l’argent avec des médias, en particulier lorsque le public lit moins la presse et regarde moins la télévision ? Comme dans toutes les entreprises capitalistes : en diminuant les salaires. Dans les médias du monde entier on licencie, hormis les stars connues du public, les journalistes qui coûtent cher. Et on accable les survivants – soit des anciens qui courbent la tête, soit des petits débutants ravis d’échapper au chômage obligatoire des jeunes – d’une masse de travail sidérante. Un livre atterrant, Flat Earth News, du journaliste Nick Davies, donne l’exemple de journalistes de quotidiens de province anglais. Les malheureux sont si peu qu’ils doivent fournir dix articles à la journée. Vous avez bien lu. Dix articles. Par jour.
Quelle conséquence ? La règle fondamentale du bon journalisme – « On ne publie que ce que l’on a vérifié » – part à la trappe. Là où on passait dix coups de téléphone, on se sent plus que consciencieux en en passant un. Là où on envoyait un reporter contrôler de visu, on se contente de… De quoi ? Des dépêches d’agence de presse. De ce qui est envoyé par les agences de communication.
Or les agences de presse, AFP, Reuters, Associated Press, etc., souffrent du même massacre : trop peu de personnel pour vérifier les nouvelles. En France, Nicolas-père-de-Jean est en train d’étrangler l’Agence France-Presse. En outre, les agences de presse avaient en grande partie pour fonction de répercuter les déclarations des gens importants, plutôt que de les analyser ou de les critiquer. Un journal à peu près entièrement composé de dépêches d’agence ne renversera aucun régime : lisez 20 minutes ou Metro.
Cela n’est rien devant la marée montante de ce qui est envoyé par les directions de la communication (avant, on disait « relations publiques » mais « communication » c’est plus cool) des entreprises et des institutions, ou, de plus en plus souvent, directement par les boîtes de com. Nick Davies a étudié un échantillon de quelques semaines de la presse britannique. 2 027 articles. Conclusion ? Au moins 60 % des articles ont été en réalité concoctés par des agences de presse ou de communication, sans que cela apparaisse nécessairement dans la signature. Concoctés par des gens qui ont reçu une formation de journaliste. Mais pas un emploi de journaliste. Ils partent gagner leur pain dans les agences de communication. 150 000 personnes dans les médias britanniques, 160 000 dans la com’ britannique. Ils savent écrire comme un journaliste. Ils savent trouver, ou inventer, ou déformer l’événement qui permet de donner à la propagande ou à la publicité un joli petit air d’information. Attention : il ne s’agit pas seulement des articles dans les journaux. Il s’agit des reportages radios, des reportages télévisés (Ô gente lectrice, si tu savais combien de « reportages » télévisés sont bouclés-bâclés en trois heures ; enfin pour ceux qui sont encore produits par les chaînes !) que les agences de communication préparent très proprement, afin de les envoyer aux chaînes, gratis !
Impossible de résister : on n’a pas le temps, c’est gratuit, c’est 100 % professionnel d’apparence, la signature des auteurs réels n’apparaît nulle part. Alors, on prend ! Ô gente lectrice, si tu as de l’argent et du temps à perdre, livre-toi à une amusante expérience. Achète le même jour tous les grands quotidiens, ramasse en te bouchant le nez tous les gratuits, clique sur tous les sites d’information non alternative, et lis. Oui, à 60 %, la même chose, les mêmes thèmes, parfois les mêmes phrases, voire, pour les petites nouvelles, les mêmes dépêches AFP ou AP recyclées ad nauseam.
Quant à la presse spécialisée, à l’aide ! Les naïfs qui croient systématiquement aux informations de la presse économique le font à leurs dépens. Plus un média traite d’un monde étroit, plus il en est dépendant, plus donc il est à présent dépendant des communicateurs de ce monde-là et de leurs vastes cantines où abondent les articles gratuits micro-ondables. Il n’y a plus en effet, à l’instar de ces restaurants qui se contentent de mettre du persil frais sur la blanquette de veau du terroir achetée surgelée par barquettes de cent (70 % des restaurants parisiens), qu’à retoquer en une demi-heure quelques phrases pour leur donner une savoureuse touche personnelle. Et voilà, chère lectrice, votre information indépendante, cuisinée maison !

*. Time Warner, Disney, Murdoch, Bertelsmann, Viacom.

Ajouter un Commentaire

Code de sécurité
Rafraîchir