Mercredì, 30 Juillet 2014

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n°1650 (10-16 novembre 2011) | International Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Aperçu :

Ce que nous apprennent les élections en Tunisie

1650PeuplePréambule : le jour même où se tenaient les premières élections dites libres en Tunisie, saluées comme telles dans le monde entier, et en particulier par Obama, celui-ci envoyait une importante délégation en Arabie Saoudite, menée par son vice-président Joe Biden, afin de présenter les condoléances américaines à la suite de la mort du prince héritier du trône, Sultan Ibn Seoud. Ce dernier, mort à l’age de quatre-vingts ans, a été sans discontinuer ministre de la Défense du royaume saoudien depuis 1962, et à ce titre a eu à signer les plus importants contrats d’armement de ces cinquante dernières années. Le royaume d’Arabie Saoudite est l’un des régimes les plus théocratiques et rétrogrades du monde…
Il n’est pas dans les habitudes du Monde libertaire de se livrer à des analyses post-electorales : nous avons l’habitude de laisser cet exercice aux médias dominants, qui en font leurs choux gras. Le système électoral n’est qu’un dérivatif servant les intérêts de la classe au pouvoir. Et, contrairement à ce que prétend la doxa, aucun révolutionnaire, jamais, n’est mort pour le droit de vote. Cependant, le contexte particulier de ce qui vient de se passer en Tunisie lors des élections du 23 octobre mérite qu’on s’y intéresse de plus près. On a pu lire et entendre, ici et là, des commentaires catastrophés après l’annonce de la victoire du parti Ennahdha (islamiste) : avec près de 42 % des scrutins exprimés en sa faveur, on voyait l’hydre intégriste fondre sur la Tunisie, et la charia s’imposer comme en Iran ! Ces Tunisiens en qui nous avions mis tant d’espoir, se révèlent finalement pour ce qu’ils ont toujours été et seront pour toujours : d’indécrottables fanatiques arriérés. Tiens, c’est ce que nous avaient prédit Riposte laïque et Christian Barbier ! Après tout, malgré quelques exagérations, ce Ben Ali, il n’avait pas que des défauts. D’autant que les Lybiens, à peine débarrassés de Kadhafi, salement assassiné dans une ambulance, s’en remettaient à la charia pour tisser leur prochaine constitution. Bande d’ingrats, après tous les efforts fournis par l’Otan pour vous libérer !
Reprenons, et calmement. Lors des manifestations tunisiennes de décembre 2010 et janvier 2011, qui suivirent l’immolation de Mohamed Bouazizi, on ne vit aucun islamiste déclaré ; ni d’ailleurs de membre des partis de gauche. Les seuls à s’engager clairement et dès le début, ce furent les syndicalistes de base de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), aujourd’hui bien silencieux. Sinon, le soulèvement a été dès l’origine le mouvement spontané des jeunes tunisiens, non organisés, et qui manifestaient au risque de leur vie (plus de 200 morts, faut-il le rappeler ?) pour la liberté, la dignité et la justice sociale, contre le système Ben Ali : pas pour le Coran. Ce n’est que tardivement, vers le 9 et 10 janvier que des partis se manifestèrent, et que la jonction entre le petit peuple de l’intérieur et la classe moyenne des villes riches de la côte se fit. Et s’est encore à la volonté de ce petit peuple (petit par la misère, grand par la lutte et l’espoir) que l’on doit, après la chute de Ben Ali le 14 janvier, la mise au ban du parti unique, la démission d’une bonne partie de l’ancienne clique au pouvoir et la convocation d’une constituante. Et dès l’annonce de l’organisation de l’élection, initialement prévue en juillet puis repoussée au 23 octobre, on a pu voir les appétits électoralistes entrer en scène. L’organisation islamiste Ennahdha a pu et a su profiter de son exceptionnelle implantation : depuis vingt ans, les membres non exilés de ce parti, ont souffert de la répression, plus que tout autre mouvement d’opinion : 30 000 personnes, soupçonnées d’appartenir au courant islamiste, ont été à un moment ou à un autre emprisonnées, torturées, mises au ban. Beaucoup de familles, la plupart modestes ou pauvres, ont eu un des leurs en prison pour appartenance réelle ou supposée à Ennahdha. Une très faible partie de l’opposition laïque à Ben Ali s’en ait ému (comme par exemple l’avocate Radhia Nasraoui, épouse du dirigeant du Parti ouvrier communiste tunisien Hamma Hammami, et Moncef Marzouki qui dirige aujourd’hui le Congrès pour la république), quand certains s’en sont même félicité, avant que la machine répressive ne se retourne contre eux. Et puis, pendant très longtemps, les opposants laïques de gauche ne développaient que la thématique des droits de l’homme : rien, ou presque rien sur les problèmes sociaux. Une certaine forme d’élitisme même, avec des discours uniquement tournés vers la classe moyenne, la petite bourgeoisie, et l’opinion européenne. Comme si, en Tunisie comme en Europe, la classe ouvrière, les prolétaires, avaient disparu… Pendant toute la campagne électorale, alors que les islamistes labouraient le terrain d’une opinion populaire déboussolée par la profusion électorale (plus de 100 listes autorisées !), les partis dits modernistes et laïques se disputaient loin de la population, sûrs d’eux et de leur bons droits. Pas ou très peu de travail de terrain, discussions interminables sur des sujets de hautes volées et rien sur la justice sociale ou la redéfinition du modèle social. Alors, plus que de la victoire (relative) des islamistes, il faudrait parler de la défaite (relative) des laïques de gauche. Relative, car les modalités de ces élections à la proportionnelle font qu’il y aura obligatoirement des alliances post-electorales pour pouvoir faire un gouvernement. Déjà se dessinent des alliances improbables entre islamistes et partis de gauche. Des islamistes près à faire certaines concessions, face à des laïques attirés par les ors des palais du gouvernement. Il est aujourd’hui très risqué de faire des pronostics sur ce que sera le mode de gouvernement à venir en Tunisie dans les prochaines semaines. On peut déjà noter que les dirigeants d’Ennahdha ont tenu, dès l’annonce de leur victoire, à rassurer les partenaires économiques étrangers : l’islamisme est parfaitement compatible avec le marché, comme le montre l’AKP turque, dont Ennahdha prétend suivre l’exemple, du moins dans ses discours publics. Et les bourgeois détenteurs de capitaux sauront s’allier avec lui pour peu que leurs intérêts soient préservés… Le peuple tunisien ne s’est pas pour autant transformé du jour au lendemain en une masse fanatisée : des années de luttes s’ouvrent que ne sauraient réduire plusieurs élections, aussi démocratiques soient-elles.

Mohamed, groupe Pierre-Besnard de la Fédération anarchiste

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