Samedi, 19 Avril 2014

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hors-série n°40 (23 décembre 2010-23 février 2011) | Médias Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Aperçu :

Chomsky Parody : anatomie d’un faux texte de Noam Chomsky

Depuis quelques temps circule sur le net un texte attribué au linguiste et « penseur social » Noam Chomsky (noté NC dans la suite), « Les dix stratégies de manipulation de masses (sic) ». Son intitulé et, en première lecture, son contenu ne peuvent qu’éveiller la curiosité de toute personne attachée à la critique des médias, aux méthodes de persuasion de masse et aux moyens de s’en prémunir.

Cependant, à y regarder de plus près, le ton, la syntaxe parfois, le lexique et le fond de cette liste en dix points, et plus encore sa source initiale (www.syti.net), ne manquent pas de surprendre, donc d’inciter à scruter ce texte aux allures de manifeste d’autodéfense intellectuelle, pour reprendre une partie du titre d’un célèbre livre de Normand Baillargeon 1. Avant d’arriver en conclusion aux principaux arguments indiquant qu’il s’agit bel et bien d’une fumisterie, le mieux est d’en donner la teneur in extenso, pour que chacun se fasse son idée. Mais, le cas échéant – et dans l’espace qui m’est imparti –, je commenterai quelques passages au fur et à mesure ; ces commentaires apparaîtront entre crochets.

 

Le texte en question

1 / La stratégie de la distraction. Élément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique [Voilà une énumération « à la Prévert » qui sonne faux : d’abord la science, puis des sciences particulières, et surtout l’apparition du terme « cybernétique ». Soit NC ignore que ce terme est tombé en désuétude, soit ce texte a au moins trente ans. Aucune de ces hypothèses n’est crédible. Pas très rigoureux tout ça…]. « Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser ; de retour à la ferme avec les autres animaux. » (extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »). [Sans autre référence, on pourrait croire qu’il s’agit d’un article de NC, ce dernier se citant lui-même ici. Or il n’en est rien ; c’est un texte publié sur le site qui est justement la source de la liste prétendument attribuée à NC. J’en dirai plus sur ce site à la fin.

2 / Créer des problèmes, puis offrir des solutions. Cette méthode est aussi appelée « problème-réaction- solution ». On crée d’abord un problème, une « situation » prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple : laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics. [Ce point de vue est clairement complotiste – « organiser des attentats sanglants » est un leitmotiv des partisans de l’idée que le 11 septembre a été sciemment orchestré par les autorités étatsuniennes 2 – et il est patent que NC n’appartient pas à cette mouvance irrationnelle ; au contraire, l’essentiel de sa conception des problèmes liés au capitalisme globalisé admet que les puissances au pouvoir n’ont pas besoin, sauf à la marge, d’organiser intentionnellement et systématiquement le chaos mais que c’est le jeu des circonstances, des événements, des structures de pouvoir et de certaines décisions dûment orientées qui génère des situations de crises de tous ordres, qui elles sont, effectivement, les prétextes pour d’importantes attaques antidémocratiques.

3 / La stratégie de la dégradation. Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en « dégradé », sur une durée de dix ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution s’ils avaient été appliqués brutalement.

4/La stratégie du différé. Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.

5 / S’adresser au public comme à des enfants en bas âge. La plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours, des arguments, des personnages et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas âge ou un handicapé mental. Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? « Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celle d’une personne de 12 ans.» (extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »). [Au sujet de cette citation, voir point 1.

6 / Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion. Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements… [Charabia vaguement psychologique peu compatible avec les connaissances que peut mobiliser NC dans ces domaines.

7 / Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise. Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. « La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être la plus pauvre, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures. » (extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »). [Idem point 1.

8 / Encourager le public à se complaire dans la médiocrité. Encourager le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire et inculte…

9 / Remplacer la révolte par la culpabilité. Faire croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’autodévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. [Probablement une référence à un livre (certes remarquable) du neurophysiologiste Henri Laborit, L’Inhibition de l’action (1979), qui n’est pas sans doute pas une référence directe pour NC ; d’ailleurs, on doutera aussi que cette neuropsychologie de bazar (celle du rédacteur, pas de Laborit !) fasse partie des arguments de NC.] Et sans action, pas de révolution !

10 / Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. Au cours des cinquante dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.

 

Trois bonnes raisons de douter

La première tient à la lecture attentive de ce texte. Outre les remarques succinctes indiquées ci-dessus, on voit notamment que l’auteur use d’un artifice rhétorique assez habile : les intitulés sont crédibles, lexicalement sérieux, conformes aux conclusions habituelles de la critique des médias ; en revanche, les développements sont vagues, redondants, patauds. L’impact est créé en premier lieu par l’intitulé.

La deuxième raison est que jamais ce texte n’est référencé (on le dit de la main de Chomsky mais sans dire où et quand il a été publié avant cette diffusion par internet ; et on ne trouve aucun antécédent en anglais) et que les sites qui l’ont diffusé renvoient à un étrange site source : www.syti.net. Quand on s’y rend, on comprend que quelque chose a dérapé… L’on y parle de « schizophrénie organisée » afin « de faire oublier les dégâts du libéralisme et leurs responsables grâce à des boucs émissaires et des « arbres pour cacher la forêt »», de « Maitres du Monde » (avec majuscules), etc. Le cas est typique : beaucoup de points d’accord possibles mais toujours une grandiloquence et une emphase troublantes, qui rendent dubitatif le lecteur peu enclin à entendre les effets de manche d’une hyperdramatisation émotionnelle d’un ensemble de faits qui sont suffisamment graves en eux-mêmes. On trouve encore sur ce site des pages sur les Ummites (des extra-terrestres), la Bhagavad-Gîta (texte sacré de l’Inde), des thèses spiritualistes sur l’Univers en veux-tu en voilà, etc., bref un fatras bien éloigné du rationalisme de Chomsky…

J’ai gardé la plus éloquente et la plus déterminante raison pour la fin. En furetant sur la Toile, je suis tombé sur une mise au point de Jean Bricmont 3, ami de Chomsky et connaisseur de son travail de critique radicale des systèmes médiatiques et politiques. Vérification faite auprès de Bricmont (on ne sait jamais, peut-être était-ce un canular de canular, un métacanular), on y apprend que ce dernier a demandé à Chomsky s’il était bien l’auteur du texte. « Je n’ai aucune idée d’où cela vient. Je n’ai pas fait cette compilation moi-même […]. Je suppose que celui qui l’a fait pourrait prétendre que ce sont des interprétations de ce que j’ai écrit ici ou là mais certainement pas sous cette forme ni en tant que liste.» Comme le dit Bricmont, cette liste est bien loin de l’esprit du livre crucial que Chomsky a écrit avec Ed Herman sur ce sujet, La Fabrique du consentement.

En définitive, l’écrit crypto-conspirationniste « Les dix points… » est ce qu’on appelle un hoax, une tromperie sur internet, amplifiée par la puissance de diffusion de ce média. Certes, ne tombons pas dans l’anti-internetisme primaire, mais sachons appliquer même aux documents qui nous semblent aller dans notre sens des procédures de vérification classiques, comme le sourçage et l’analyse du contexte. Qui parle de quoi comment ?

 

 

1. Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Montréal, Lux Éditeur, 2005.
2. Voir l’article de Valéry Rasplus dans le ML n°1603.
3. www.legrandsoir.info/A-propos-des-dix-strategies-de-manipulation-de-masses-attribue-a-Noam-Chomsky.html

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