Samedi, 26 Mai 2012

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Non violence | n°1626 (10-16 mars 2011) Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Aperçu :

Une histoire collective

Pas sûre que l’épigraphe de la rubrique soit judicieuse. Jean Maitron en France, Pier Carlo Masini en Italie, Paul Avrich pour la Russie et les États-Unis ont été les défricheurs d’une histoire mal connue avant leurs travaux, et ont fait preuve d’une belle empathie et d’une grande amitié pour les personnes et le mouvement qu’ils étudiaient (Masini n’était plus anarchiste quand il est devenu historien). Parmi « les autres » qui écrivent l’histoire des anarchistes, il y a certes des adversaires, et notamment ceux qui résument la notion de « propagande par le fait » aux attentats des années 1892-1894 en France.
Quand le congrès international de Londres, en 1881 1, décide après de longues discussions qu’il faut « porter notre action sur le terrain de l’illégalité, qui est la seule voie menant à la révolution », il ne dit pas que la chimie ou le poignard soient les seuls ou les meilleurs moyens à utiliser ; c’est malheureusement ce que laisse entendre l’article de Patrick Schindler (Monde libertaire n° 1624, 24 février 2011).
L’article commence bien, avec Bakounine et Malatesta. Qui parlent d’action (on dira plus tard action directe), de grève, de révolution en permanence (Malatesta à Berne en 1876), d’insurrection, et qui mettent leurs idées en pratique. C’est tout cela, la propagande par le fait, pas seulement la dérive vers l’attentat individuel 2. Et les anarchistes ont une vieille expérience, qui a pris des formes cohérentes et toujours réinventées : blocages, sabotages, réappropriations, occupations, grèves expropriatrices, récup ou cuisines communistes…
Je ne suis pas sûre qu’Henry, Vaillant ou Caserio aient nommé « propagande par le fait » leurs actes. « Nous donnons la mort et nous devons la subir », dit Henry ; « Si vous voulez ma tête, prenez-la », déclare Caserio ; et Vaillant se dit « las de mener cette vie de souffrance et de lâcheté ». Solidaires avec ceux qui ont été réprimés et assassinés avant eux, ils ne voient que la mort comme issue exemplaire.
À Londres, les anarchistes avaient bien vanté la chimie, mais ils avaient aussi parlé de l’importance d’agir parmi les paysans et les masses populaires en général, de développer la presse clandestine et la solidarité. Tout cela sous le beau nom de propagande par le fait.
Écrivons notre histoire, que nous soyons historiens certifiés ou non ; mais écoutons les voix de nos prédécesseurs. Ils n’ont pas fait l’histoire individuellement : ne restons pas isolés pour l’écrire, mettons nos connaissances en commun, pour retrouver les sources et sortir de la légende. Nous sommes quelques-uns à nous y exercer pour les biographies du Dictionnaire Maitron des anarchistes, la mise à jour de la thèse de René Bianco sur la presse de langue française ou d’autres projets. Venez nous rejoindre.

Marianne Enckell


1. Auquel Émile Pouget n’assistait pas : finissons-en une bonne fois avec cette légende, qui ne repose que sur un rapport de police rédigé plusieurs années plus tard.
2. Eduardo Colombo démonte cette dérive dans « Le sens de l’action directe », Réfractions n° 25, automne 2010.
Réponse à Marianne Enckell

Tu as raison de souligner que nous ne pouvons faire fi du travail formidable réalisé par des historiens non anarchistes sur l’histoire du mouvement libertaire. Et notre épigraphe consistait moins à se désolidariser du travail d’autrui qu’à encourager les militants anarchistes à se saisir de leur plume pour s’approprier et écrire, à leur tour, l’histoire de leur mouvement. Car des historiens de l’anarchisme comme Jean Maitron ou même Jean Préposiet terminent généralement leurs écrits par des conclusions – idéologiques – pessimistes qui limitent le rôle des anarchistes à celui de contre-pouvoir ou de « mauvaise conscience du pouvoir ». En ce sens, les militants anarchistes pourraient apporter d’autres vues, plus favorables à la mise en valeur de la pertinence, de la viabilité et de la possible mise en œuvre du projet de société porté par les anarchistes d’hier et d’aujourd’hui.

Le Comité de rédaction du Monde libertaire

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