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n°1651 (17-23 novembre 2011) | Sécuritaire Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Saint-Ouen, ce n’est pas la Syrie

1651SaintOuenEn Seine-Saint-Denis, nous avons l’habitude d’être rudoyés par les médias, malmenés et montrés du doigt. Ici c’est, chaque jour, OK Corral en pire, et c’est le doigt sur la gâchette, peur au ventre, évitant les balles, que je tente d’écrire ces quelques lignes. C’est que, selon Europe1, écouté ce soir même, à Saint-Ouen c’est maintenant « la guerre », « guerre des habitants contre les dealers », oui madame. Je me penche par la fenêtre : nul brasier, pas un tank ni même une arme. Ce n’est pas la Syrie ici, et pourtant… Tout a commencé en juillet : dans le Journal de Saint-Ouen, imbitable gratuit entièrement dévoué à la gloire de l’action municipale, on apprenait que vingt nouveaux flics arpenteraient bientôt, et « à pied » s’il-vous-plaît, les trottoirs de la ville. Le but de cette soudaine augmentation des effectifs ? « Accentuer la pression contre le trafic de stupéfiants. » Au-dessus de l’article une large photo montrait madame la maire entourée des nouvelles recrues rasées de près, crânes y compris, mains dans le dos, prêtes à en découdre. Aux côtés de l’édile posait aussi Christian Lambert, préfet de Seine-Saint-Denis et ancien directeur du Raid, ce qui vous pose un homme. Ce chef de meute patenté assurait, dans le même article, vouloir « continuer à nettoyer le département », un tatati n’étant pas sans rappeler le Kärcher cher à Sarko, qui l’a nommé. Plus loin, la maire en personne entonnait le refrain, bien de saison, du tout sécuritaire : « La ville a besoin d’ordre, les règles doivent être respectées » et autres galéjades qui, en d’autres temps, aurait surpris dans la bouche d’une élue se réclamant, il y a peu, du communisme fut-ce-t-il essentiellement municipal. L’été est passé là-dessus. Fin octobre, on montait d’un cran : suite à la diffusion d’un reportage sur France2 – production délirante à base de caméras cachées, de témoignages bidonnés, d’images d’une seule entrée d’un seul immeuble censées livrer l’ambiance générale d’une ville qui, à l’ordinaire tranquille, se révélait à la téloche comme un genre de cartel de Medellin du pauvre –, suite, donc, à ce reportage, c’est Guéant le ministre qui se déplaçait en personne et qui, devant les caméras, assurait sans ambages vouloir « nettoyer Saint-Ouen » : Guéant fera, quelques jours plus tard, la une du journal de la ville, escorté de l’indécrottable Lambert. Mais un ministre, monsieur, ne se déplace pas pour si peu : non content d’annoncer une nouvelle hausse des effectifs de police, et d’afficher bien haut sa « volonté sans faille d’en finir avec ce trafic, qui pourrit la vie des habitants », il en profita pour lancer sa campagne de recrutement des « réservistes de la police », citoyens lambdas qui recevront une formation, un uniforme, et bien sûr, des indemnités. Vous avez dit milice ? Dans le même mouvement le ministre, décidément très informé des antiques méthodes, annonçait la mise en place, sur Saint-Ouen, d’un numéro vert « permettant de signaler anonymement à la police toute chose anormale », par exemple une grosse Merco à pédales, voiture préférée des vendeurs de fumée – si la personne à l’origine de la « chose anormale » est Rom, mieux encore sans-papiers, il va de soi que la prime à la délation sera doublée. On ne sait si l’histoire retiendra le « discours de Saint-Ouen ». On sait en revanche qu’il apporta comme une nouvelle preuve du choix fait du tout répressif, de la réponse exclusivement policière apportée à la question que pose le trafic de drogue. On retiendra, également, que ce discours fut applaudi par l’équipe municipale, la même qui vantait, il y a peu, une ville « humaine et solidaire ».
Il ne s’agit pas ici de nier les problèmes engendrés par certaines pratiques. Il s’agit d’en saisir pleinement les tenants et les aboutissants : les habitants de Saint-Ouen savent parfaitement que le « nettoyage » de la ville voisine de Saint-Denis se trouve à l’origine de leurs problèmes actuels, du fait de la migration des dealers et de leur clientèle. De même, « nettoyer » Saint-Ouen n’aura comme autre résultat que de les voir s’installer ailleurs, et la hausse perpétuelle des effectifs policiers ne changera rien à l’affaire. Mais, plutôt que de s’attaquer à la racine du problème qui n’est autre que la misère, l’absence de revenus, l’absence de perspectives, on préfère lancer dans les rues des hommes en uniforme, quand bien même s’agirait-il de notre voisin en personne. L’évidence est pourtant qu’on ne deale pas par plaisir : de nombreuses études ont prouvé la grande part qu’occupe cette économie parallèle dans le mode de survie des familles, dont c’est parfois le seul moyen de payer un loyer, voire de se nourrir. De même, on ne devient pas toxicomane par choix, et c’est en malade qu’on aimerait alors se voir alors traité, plutôt qu’en délinquant notoire. Ces évidences, la municipalité de Saint-Ouen semble les avoir oubliées. Concentrée sur le futur quartier des Docks, qui bientôt devrait jaillir du sol et sera totalement dédié à une population « clean », bcbg, « CSP ++ », la municipalité verse dans le sécuritaire de base, tourne le dos à son passé, à l’histoire ouvrière de cette ville riche en batailles, de la Commune de Paris jusqu’à 1968, et au-delà. Aussi, nous ne nous étonnons guère de cette nouvelle déferlante de micros et de caméras, ni de la complicité d’élus alimentant eux-mêmes l’image d’une commune qui serait à feu et à sang. À Saint-Ouen comme ailleurs, le choix a été fait de la sécu-rentabilité, au détriment du vivre-ensemble. En attendant les caméras de vidéosurveillance, les vigiles et les murs.

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