En janvier 2002 disparaissait le sociologue « de combat » Pierre Bourdieu. Le bilan de cette décadente décade est lourd. Depuis ces dix années, « eh oui Gaston, ça n’a pas tellement changé. On peut même dire que ça a empiré, tous les « peineux » sont plus peineux qu’avant, quant aux rupins, c’est pire que le chiendent, ça r’pousse tout l’temps », comme le chantait, en s’adressant au chansonnier Gaston Couté, notre ami Jean Claude Mérillon.À Radio libertaire, le premier mars 2001, nous recevions Pierre Bourdieu dans l’émission « Chronique Hebdo » consacrée depuis des lustres à l’analyse de l’actualité à travers des lunettes anarchistes (http://chronique-hebdo.blogspot.com/). Ce sociologue, qui savait « ouvrir sa gueule » n’avait pas que des amis, sauf peut-être ceux dont on demande à être « protégés », selon la formule bien connue : « Protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge. » Cette cohorte de petits esprits savaient manier l’injure avec élégance : un certain Mongin, directeur de la revue Esprit le traitait de « singe savant, chef d’une voyoucratie intellectuelle ». Le directeur de la revue Les temps modernes, un dénommé Lanzmann, l’avait baptisé le « Cardinal Ratzinger de la Science ». Comparer Bourdieu à un successeur de bourreau, ce « préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi », nouvelle appellation du chef de l’Inquisition, témoignait du niveau de décomposition qu’avait atteint la revue de Sartre. Quant à nous, valeureux guerriers de la pédagogie anarchiste, il nous fallait sauter sur l’occase !Un délégué de la papauté, un cardinal chez les anarchistes, c’était le scoop de la nouvelle année. Quant à la cohorte des malfaisants, on allait voir si, pour célébrer les dix années de « pensée » sans Bourdieu, ils allaient, une fois de plus, se trainer dans la boue, en se faufilant dans le groupe des amis ou admirateurs pour lui rendre hommage. On savait que, de nos jours, la « repentance » est « tendance ». S’absoudre soi-même de ses errements ou de ses crimes est plus simple que de demander aux victimes ou à leurs descendants leur opinion sur ce geste. Pour Spinoza, la pratique de la repentance n’était que le redoublement de la faute.Pierre Bourdieu, lui, n’avait rien d’un fou de Dieu, d’un cardinal : il avait toute sa raison. Son combat multiforme s’inscrivait dans une vaste perspective. Dessiller les yeux et les oreilles, désenfumer les cerveaux, stimuler les luttes des dominés en braquant le projecteur sur les armes des dominants, tel furent les passions de toute une vie. Il lui fallait décrire l’arme de la résignation religieuse ou doctrinale ; celle de la soumission à un « petit père des peuples », mais également l’art d’enfermer ceux qu’il désignait comme « dominés » dans la fatalité d’un état de fait interdisant tous les possibles.Raisons d’agirC’est dans ce contexte qu’était née en 1996 « Raisons d’agir ». Collection éditoriale, c’était surtout un programme de pédagogie active, de production d’ouvrages de critique sociale, dans une langue la plus simple possible, accessible à tout un chacun. C’était, en même temps, un stimulant pour l’action, mais une action élaborée à partir d’une ou plusieurs idées et fondée sur la raison. Il ne s’agit pas de faire de l’activisme, d’agir pour agir. On retrouve ici l’un des fondements de la philosophie et de l’entreprise anarchistes. Comme il le souligne lui même : « On a trop identifié l’action à une espèce de précipitation. On se jette dans l’action, on réfléchit après. Je pense qu’il est important d’avoir des raisons élaborées, réfléchies, construites. » Au moment où nous l’invitions dans l’émission « Chronique Hebdo », Pierre Bourdieu venait de publier sur ce modèle : Contre-feux 2 :
pour un mouvement social européen. Il présentait ainsi son propos : « L’analyse systématique du nouvel ordre économique mondial, des mécanismes qui le régissent et des politiques qui l’orientent, introduit à une vision profondément nouvelle de l’action politique ; seul le mouvement social européen qu’elle appelle serait en effet capable de s’opposer aux forces économiques qui dominent aujourd’hui le monde. »Nous avions déjà invité certains auteurs qui avaient publié dans « Raisons d’agir ». On avait déjà reçu Serge Halimi et Loïc Wacquant, l’un nous parlant des médias, ces « nouveaux chiens de garde » et l’autre de ces « prisons de la misère », ces cachots de la société concentrationnaire étatsunienne où la prison devient en fait le substitut au chômage ou à la précarité et où on fait des affaires sur la construction de prisons. Avaient fait l’objet de nos analyses deux autres ouvrages, l’un de Frédéric Lordon, Fonds de pension, pièges à cons et de Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux.Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, nous étions curieux de savoir ce qui avait poussé notre éminent...