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Chroniques du temps réel
par Mylène le 4 mai 2020

Où sont mes élèves ?

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Témoignage

Lundi 4 mai, voilà maintenant presque 7 semaines que je suis confinée. J’ai appris comme tout le monde la fermeture des écoles à la télévision un jeudi soir de mars.
Le vendredi suivant, dernier jour de classe avant le confinement, a été une journée très spéciale : cohue, précipitation, inquiétudes, tristesse…
Cela fait 24 ans que je suis « instit », c’est la première fois que je dis au revoir à mes élèves sans savoir quand je les reverrai… à ce moment-là, la joie domine chez eux un peu comme les jours où « la maitresse est absente » …. J’enseigne dans une petite école de campagne comprenant 7 classes, dans le Sauternais.
Le lundi suivant, les choses commencent à prendre une autre dimension quand l’équipe pédagogique décide, non pas de se réunir pour organiser une stratégie commune, mais d’effectuer un roulement sur site afin de ne pas se croiser : distanciation oblige… La cour est vide, le personnel municipal s’active à « désinfecter l’école » …




Puis j’enseigne pendant 5 semaines depuis ma cuisine…. Au départ, je me sens certainement comme beaucoup d’enseignants livrée à moi-même dans un flou artistique institutionnel… J’essaye de garder un cadre familier afin que les enfants ne soient pas trop perdus : « ah oui, lundi, on fait arts visuels, bon comment on fait arts visuels à distance, mardi c’est l’anglais… et la dictée qui va leur dicter le texte, bon je vais m’enregistrer, leur envoyer « un lien »…
Alors voilà, après avoir créé le lien avec mes élèves pendant les trois premières périodes de l’année, maintenant je leur envoie « des liens » …
Au fil des jours, s’installe un rituel, je me lève tôt, à l’heure habituelle d’ouverture des portes de l’école, j’envoie le travail par mail. Tout le matériel que j’utilise pour travailler m’est personnel (connexion internet, portable, ordinateur, imprimante…), j’essaye que cela soit ludique, varié, motivant, cela me prend un temps fou, l’informatique déshumanise, je ne suis plus vivante face à mes élèves, inductrice d’apprentissages et dans les émotions qui nous parcourent tout au long d’une journée… C’est frustrant déjà…
Tous les jours, je demande à mes élèves, à leurs parents, de m’envoyer des photos de leur travail, je corrige comme je peux, c’est nouveau, là aussi ça prend beaucoup plus de temps…En classe, je suis toujours positive, je veux qu’ils réussissent, je leur explique en début d’année que chacun doit faire sa part du chemin et ce que j’attends d’eux. Un élève élabore son travail dans un temps qui lui est propre et possède « sa » posture face aux apprentissages. Je m’adapte à eux, c’est mon travail.
Ici, par mail, je peux différencier les niveaux CE2, CM1… difficile de différencier sur autre chose : l’écrit, la voix, le sensitif… les enfants ont tous des intelligences différentes et il y a autant de mémoires émotionnelles qu’il y a d’enfants, or les apprentissages sont liés aux émotions, c’est difficile d’apprendre à distance.
Le ministre, les syndicats, les médias tentent de décomplexer les enseignants : c’est un temps de révision, il ne doit pas y avoir d’apprentissages nouveaux, on va même jusqu’à nous encenser, tiens c’est difficile d’enseigner des notions simples...une découverte !!
Certains parents commencent à comprendre ce que nous vivons au quotidien, ils se heurtent à un aspect inconnu de la scolarité de leurs enfants. Certains sont surpris, d’autres en demande de conseils, d’autres encore savaient déjà mais feignent de ne pas savoir…
Bref à la préparation des cours et aux conversations par mail avec les élèves, se rajoute l’écoute bienveillante et les conseils aux parents. Et bien non, Mme Sibeth Ndiaye, nous n’avons pas le temps « d’aller récolter des fraises. » !!!
A la fin de la première semaine, j’ai déjà perdu les élèves qui sont d’habitude les plus en difficulté… aucune nouvelle d’eux…. La fracture numérique est bien réelle : certains travaillent uniquement grâce à un téléphone portable qu’il faut souvent partager.
Puis les semaines se succèdent, frénétiques, laborieuses, répétitives, professionnellement c’est une adaptation permanente, il faut remotiver, rassurer, appeler les familles et les enfants avec qui le lien s’est perdu, écouter, débattre…
Après ces quelques semaines de « maîtresse à distance » pour moi et c’est une évidence l’école en télétravail ne peut en aucun cas remplacer le présentiel surtout pour les plus défavorisés, que cette expérience aura mis encore plus en difficulté.
Le numérique est un outil extraordinaire de richesses. A l’école il peut offrir de nombreuses possibilités et expériences à condition que les enseignants soient formés et les structures équipées correctement ce qui est loin d’être le cas partout aujourd’hui.
PAR : Mylène
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le 4 mai 2020 23:26:19 par Bérangère

Après l’école obligatoire... l’école numérique ( qui fonctionne parfaitement selon M. Blanquer... )... l’école du volontariat... bientôt l’école facultative... et toujours l’enseignant-super héros-caméléon qui saura s’adapter à toutes les circosntances, faisant preuve d’une loyauté exemplaire...