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Nouvelles internationales
par Monica Jornet le 2 novembre 2019

« ILS CONTINUENT A NOUS DISPARAITRE » : les assassinats d’activistes sociaux se multiplient en Colombie.

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Chronique de ces morts annoncées.

Une grande manifestation le 27 juillet dernier appelait à se mobiliser pour chercher vérité et justice et les faire cesser. Témoignage et analyse depuis Bogotá.

Notre 27 juillet 2019 à Bogotá commence dans un taxi jaune...


... Que nous avons pris une semaine -déjà- après notre arrivée en Colombie, bravant les mises en garde sécuritaires et les interdits des locaux qui nous hébergent : « Il faut rouler uniquement dans sa voiture », de préférence un gros SUV de nouveau riche qui s’impose aux autres quand ils veulent vous bourrer la gueule, serait ma traduction libre de la suite du conseil, en effet la conduite à Bogotá est d’une agressivité propre à l’absence de toute règle civile, une loi du plus fort machiste de surcroît, bien entendu. « Et il faut toujours avoir les vitres relevées à cause des vendeurs ambulants qui descendent des bidonvilles en bordure du périphérique, c’est dangereux ». Et de rajouter fièrement « on leur fournit désormais l’eau et l’électricité gratuitement, la politique sociale a fait d’immenses pas en avant ». Ouais, au lieu de les reloger dignement, on évite juste les épidémies et les révoltes sociales pour que rien ne change... « Je ne prends jamais de taxi, c’est cher et trop dangereux, n’en hélez pas un faux dans la rue, je peux vous commander un Uber, c’est tellement mieux, on peut les noter après sur l’app et se plaindre si on est mécontent », et pour illustrer son propos, « j’ai écrit que le chauffeur a fait la gueule l’autre soir quand je lui ai demandé de changer de musique ».

Ok, il était fan de reggaeton, mais -mettons-y un peu d’humour-, de là à le dénoncer !
Nous, nous prenons le parti du taxi jaune, service public. En effet nous logeons chez des locaux à une vingtaine de kilomètres du centre de Bogotá, dans un quartier retranché conçu pour la haute société ! 4 fois le SMIC français, sachant qu’un euro vaut 3754 pesos et que pour 4 à 5 euros vous déjeunez dans un restaurant de gamme moyenne, autant dire que ces Colombiens sont richissimes. Ils habitent la résidence bunker typique avec murs d’enceinte surmontés de barbelés sous tension, écrans de surveillance dans le sas d’entrée/sortie où est installé le bureau des vigiles chargés de veiller à la sacro-sainte sécurité : filtrer les visiteurs, visionner les caméras des allées, couloirs et ascenseurs, faire des rondes de nuit dans les immeubles, accourir pour retirer les chaînes interdisant aux autres de stationner à l’extérieur. Bref nous l’avons vite compris, il y a nous et il y a les autres, ces « salauds de pauvres » dont il faut absolument se protéger. Au lieu de lutter contre la pauvreté, ils font de sa victime, le pauvre lui-même, le coupable de cette insécurité crée par leur exclusion.
C’est sûr, le jour où ça pète, faudra pas se plaindre... La notion d’ennemi de classe est patente. Et nous nous trouvons plongés dans leur vision délirante de la réalité derrière les murs de leur prison dorée, retranchée et connectée à un centre
commercial sous haute surveillance. Entre pauvres et riches, en guise de classe moyenne ramassant les miettes, une armée de salariés serviles et obséquieux assure le confort des copropriétaires : balayer, jardiner, promener leurs chiens, recevoir le plombier, laver les voitures etc. Quant aux employées de maison (traitées en domestiques), elles ne déjeunent pas à la table commune et répondent toujours « A la orden » (A vos ordres). Idem chez les commerçants de ces quartiers et partout où règne encore une division « blanc ou se revendiquant blanc », celui qu’on sert, et « indigène ou catalogué indigène », celui qui sert. J’ai fini par réagir : une artisane à qui j’avais acheté un sac tissé par ses soins et que je félicitais pour son art, m’a répondu « ¡A la orden ! ». Je lui ai glissé dans l’oreille : « ¡No estés nunca a la orden de nadie ! » (Ne sois jamais aux ordres de personne) qui m’a valu un immense sourire.

Le taxi jaune est notre premier contact avec une autre Colombie... Et bientôt, tandis que nous roulons enfin vers le centre historique, nous en venons à engager une conversation sur les négociations entre la municipalité de Bogotá et les syndicats de taxi (avec une belle grève de taxis en file à l’aéroport le jour de notre départ) sur la question de la dégradation des conditions de travail causée par l’apparition d’Uber. Le taxi écoute le programme politique du matin sur Radio Caracol. Encore une bouffée d’oxygène. Et de l’émotion à entendre en direct et sur place cette radio que je connaissais en raison de l’émission d’Herbín Hoyos "Las voces del secuestro" (Les voix du kidnapping) dont la formule originale a eu un impact énorme sur la société colombienne : chaque dimanche, de minuit à six heures du matin, l’émission émettait des nouvelles pour les séquestrés des FARC et invitait leurs familles à leur envoyer des messages (je m’y intéressais pour mes cours de civilisation hispanique).
L’émission parle aujourd’hui des « desapariciones de líderes sociales y defensores de derechos humanos » et annonce une manifestation en fin d’après-midi à Bogotá pour protester contre ces « disparitions d’activistes sociaux et défenseurs des droits humains » qu’on appelle ici simplement « los líderes ». Je me rends compte que le sujet non seulement n’est pas tabou mais qu’il est majeur pour les Colombiens, je découvre aussi que les autorités, loin de s’opposer à la manifestation ou de l’interdire, vont s’y associer.

Des statistiques d’une grande violence

Du 1 janvier au 8 septembre 2019, 155 activistes sociaux et défenseurs des droits humains ont été assassinés en Colombie, 1.351 ont reçu des menaces de mort. 777 victimes mortelles depuis la signature des accords de paix avec les FARC le 24 novembre 2016 dénonce le rapport de Indepaz (Instituto de Estudios para la Paz), dont 132 en 2016, 208 en 2017, 282 en 2018 et 155 pour l’année en cours. Les chiffres sont plus bas pour l’ONU qui ne peut cependant pas répertorier tous les cas par manque d’informations et d’accessibilité de nombreuses localités. De 32 des 29 départements touchés, on passe, en 2019, à 23 départements avec, en tête, les départements du Cauca (35 morts) et Nariño au sud ouest, Antioquía (20) au nord-ouest (17).

Qu’en est-il de la violence générale ? De janvier à septembre de cette année, 8 612 personnes ont été assassinées en Colombie, soit 178 de plus que 2018 sur la même période, une hausse de 2,1%. Elle concerne surtout les activistes sociaux. Pourtant depuis 2009 et ses 17 717 assassinats, la tendance générale était à la baisse, ce qui ne se dément qu’à partir de 2018 avec ses 12 130 morts.

Qui sont les victimes ?

En majorité des activistes d’organisations paysannes, en particulier des cultivateurs de coca, des indigènes, des afro-colombiens, des collectifs discriminés comme les LGBTI. Pour moitié des conseillers municipaux en fonction. Puis des ex guérilléros FARC démobilisés. Mais aussi des avocats, des syndicalistes et des journalistes dans l’exercice de leur profession. Et enfin des candidats aux élections. Ainsi la campagne pour les municipales et régionales du mois d’octobre dernier, a compté pas moins de 7 assassinats, dont celui de Bernardo Betancourt qui briguait la mairie de Tibú dans le département de Santander. Criblé de balles 24 h après avoir signé le Pacte de Non-Violence. La MOE, Mission d’Observation Electorale de la société civile colombienne, a relevé 54 candidats victimes de violence, deux séquestrations et cinq victimes d’attentats. Mais mon taxi me parle de toute personne gênant les intérêts de groupes en marge de toute loi, un bénévole s’occupant de son immeuble, les collectifs occupant des espaces sociaux

Où ?

Les taux d’homicides les plus élevés se retrouvent aux endroits clé de trafics en tout genre, production et vente de cocaïne, achat et vente irrégulières de terrains, contrebande d’essence, extraction minière abusive d’or ou de coltan : en particulier le long de la frontière avec le Venezuela, au Putumayo au sud, ancien territoire de « narcocultivo » (cultures de coca pour être transformée en cocaïne), et au nord où l’ELN n’a pas désarmé.

Comment ?

Le plus souvent ce sont des assassinats par balle par des des tueurs à gages, les sicarios, au domicile de la victime, les menaces et intimidations n’ayant pas suffi pour que l’activiste social cesse de déranger. Les cas de séquestrations comme celui d’un commerçant du département de Santander ou d’un éleveur dans la région de Catacumbo en 2019 est davantage le fait de l’ELN, une guérilla encore active qui pratique toujours le mode de financement de la rançon. La torture est pratiquée par les Bacrim, bandes criminelles, comme arme de pression contre les indigènes, mais aussi par l’armée, comme le dénoncent par exemple les communautés indigènes après la mort violente infligée par des militaires, le 29 octobre 2019, au jeune activiste de droits humains, Flower Jair Trompeta Pavi, de l’ Association de Travailleurs ProConstitution de Zones de Réserve Paysanne de Caloto (ASTRAZONACAL), au Cauca, après lui avoir plongé la main dans une depulpadora [note] de grains de café.

Qui sont les auteurs de ces crimes ?

- L’ELN, la guérilla historique du nord qui n’a pas encore signé la paix.
- Les GAOR ou Grupos Armados Organizados residuales, groupuscules FARC ayant refusé les accords de paix de 2016 et dissidents de l’ex EPL, appelés Los Pelusos, ayant refusé la mobilisation de ce groupe marxiste-léniniste d’origine maoïste.
- Les Autodefensas Gaitanistas, néoparamilitares d’extrême-droite, n’ayant pas accepté la démobilisation de 2006 des AUC, Autodefensas Unidas de Colombia et qui continuent à trafiquer avec la cocaïne.
- les Bacrim ou Bandas criminales, simples narcotrafiquants de drogue petits et grands sans objectif politique.

Pourquoi ?

Depuis novembre 2016 et la signature de la paix avec le groupe guérilléro le plus puissant, nombreux et étendu, un double phénomène s’est produit : une démobilisation massive de 12 000 « farcos » et une intervention trop lente du gouvernement pour réinvestir leurs territoires et y réinstaller les déplacés. Les groupuscules ex FARC au sud, la guérilla de l’ELN et les ex EPL au nord, ainsi que les Bacrim se sont bousculés pour s’emparer de la place laissée vide. Les villages subissent leur pression et le feu croisé des affrontements armés entre rivaux pour dominer le territoire. Par exemple l’ELN et la bande des Pelusos en guerre pour contrôler le narcotrafic dans le Catacumbo au Nord du Santander ont pratiqué menaces et intimidations envers les leaders sociaux. Ce qui fait que le phénomène des déplacés existe aussi toujours : 35 000 personnes ont dû quitter leur Catacumbo natal en 2018 en raison des affrontements. Là aussi des journalistes et des activistes sont en danger de mort. Sans compter que la lenteur du processus de paix en cours avec la
dernière guérilla historique, l’ELN, met aussi en danger les leaders sociaux dans le nord, départements de Choco, Bolívar, Santander et Arauca.

Le gouvernement n’a pas immédiatement mis en place une politique intégrale de santé, d’emploi et d’éducation dans les zones désertées par les FARC, favorisant ainsi le développement de l’illégalité et l’émergence de groupes mafieux et délinquants se disputant le gâteau. Les FARC mettent en cause l’État qui seul a les moyens militaires, financiers et techniques d’assurer la conservation et l’entretien des biens qu’ils ont à ce jour partiellement restitués (terres, bétails, routes etc) après inventaire remis au gouvernement en août 2017, pour une somme de 542 milliards de pesos. En cette fin 2019, seuls 3 milliards ont été liquidés par le gouvernement pour financer les indemnisations et programmes destinés aux victimes. Cela met gravement en danger les défenseurs de droits humains dans des zones sans droit, auparavant de non droit (mais en réalité organisées sous la loi FARC). Certains ont été même menacés pour avoir demandé une éducation de qualité.

Les activistes sociaux sont en lutte contre des mégaprojets sur leur territoire, vu comme nouvellement vierge par les compagnies privées, pour faire valoir leurs droits collectifs et environnementaux face aux intérêts du capitalisme, comme le droit à l’accès à l’eau, ou encore pour s’opposer aux monocultures pour produire de l’huile de palme, à Maríalabaja, Bolívar. 31 leaders afro-colombiens assassinés dans la zone Caraïbe ces deux dernières années pour avoir dénoncé des projets agro-industriels ou des extractions minières illégales comme celles à ciel ouvert de La Guajira, Magdalena ou au sud du département de Bolivar. Des activistes indigènes ont reçu des menaces pour avoir cherché à provoquer des coupures de courant dans des zones de cultures illégales. 36 indigènes ont été assassinés en 2019 (jusqu’au 8 septembre) pour avoir lutté pour l’autonomie de leurs territoires, pour avoir réoccupé leur terre ou contré la lutte contre l’éradication de la coca.

L’application trop lente des accords de paix, un dispositif insuffisant de suivi de retour à la vie politique qui garantisse les conditions de la paix, popularisée par hashtag #pazenlegalidad# (paix en légalité), sont aussi des raisons de ces assassinats.
Beaucoup de Colombiens sont entrés dans les JAC (Junta de Acción Comunal) [conseil municipal], après la démobilisation des FARC, en tant que conseillers municipaux, ils pensaient participer à une renaissance de la vie de leur commune pacifiée et se sont retrouvés démunis et en proie à la loi du groupe de pression le plus fort. Aujourd’hui ceux qui qui dénoncent la corruption, sont harcelés, menacés, séquestrés, torturés, assassinés dans l’exercice de leur fonction et réclament protection et soutien. Ainsi, en octobre 2019, la Police Nationale a proposé une récompense de 10 millions de pesos pour retrouver et juger les auteurs de l’assassinat de Dioselí Noriega, président de la JAC de la Vereda La Laguna, municipalité de Convención, au Nord du Santander. Au cours de cette année 2019, ce défenseur des droits humains avait traité 26 agressions dans la zone de 1.500 hectares de de coca à la frontière avec le Venezuela.

Les narcotrafiquants éliminent tous les gêneurs exigeant l’application des accords prévus de substitution ou d’éradication des « narcocultivos » restitués par les FARC : 42 assassinats avérés depuis 2016 d’activistes sociaux ayant aidé des paysans à retrouver leur terre ou de paysan.ne.s. Malgré l’existence de certains programmes pilotes dans le cadre du PAO Plan de Acción Oportuna qui établit par decret, depuis 2018, un protocole de la protection des défenseurs de droits humains, des activistes sociaux, municipaux et des journalistes et en dépit du fait que 4 485 leaders sociaux bénéficient d’une protection rapprochée, une initiative d’ensemble bien construite fait défaut. Les gilets pare-balles ou un garde du corps ne protège pas partout et surtout cela ne règle pas le problème si rien ne permet pas à leur lutte elle-même d’aboutir.
Malgré l’absence de statistiques officielles, on estime à 92 morts en 2018 et à 168 en 2016-2017, les démobilisés FARC (12 000 au total) qui ont recouru au programme du Conseil National de Réinsertion [Consejo Nacional de Reincorporación], chargé de l’application des accords de paix, et qui vivent dans les zones dénommées Espace Territorial de Formation et Réinsertion [Espacio Territorial de Capacitación y Reincorporación], ainsi Alexander Parra, alias Rodolfo Fierro dans le département de Meta.

Visite de Bogotá le 27 juillet avant la manif

Les Colombiens riches justifiaient auparavant par la menace de la guérilla leur peur de l’insécurité et n’ont pas changé de mode de pensée. Ils vivent en menacés. Cela justifie à leurs yeux des conditions de vie que l’on peut taxer liberticides et d’exclusion sociale. Cependant la paix avec les FARC a été signée il y a trois ans, et nous avons visité une capitale dont la vie quotidienne n’est pas différente de celle d’une ville européenne, personne ne semble prendre des précautions particulières chez soi ou dans la rue. De même, à Pasto, pourtant capitale du département de Nariño mal placé dans les statistiques d’homicides, que nous visiterons au sud, on nous dit et nous constatons qu’on peut se déplacer sans problème, le tourisme est en plein essor. Au nord, à Cartagena, une autre de nos destinations à l’intérieur du pays,
la police municipale est formée pour renseigner les touristes, les forfaits taxis sont courants, la transparence est de règle partout. C’est une autre Colombie, pacifiée et désireuse de s’ouvrir enfin aux visiteurs après des années de conflit armé interne et de changer d’image que redécouvre mon compagnon, 22 ans après sa première visite.
Avant la manif, nous flânons dans le vieux quartier de la Candelaria où, au détour des ruelles, les maisons basses héritées de la période coloniale semblent abriter non seulement des formes de vie sans paranoïa sécuritaire mais aussi des activités alternatives avec une présence libertaire attestée par des graffitis, murales et affiches.

Après avoir goûté à la glace « Anarchie » dans une boutique expérimentale du quartier, nous visitons une magnifique exposition documentaire sur les papillons « Un mundo de Mariposas » à la Bibliothèque Luis Ángel Arango, la Colombie en abrite 3274 espèces connues (2° rang mondial après le Pérou). J’aurai l’occasion de les admirer sur les sentiers du Sanctuaire de Faune et Flore Otún Quimbaya lors d’une visite ornithologique guidée assurée par des étudiants en Biologie, qui discutent avec Christian, mon compagnon, des « piafs » (dans leur jargon ornitho), leur passion commune. Les Parques Nacionales Naturales de Colombia sont un ensemble de 56 zones protégées, dont 11 Sanctuaires de Faune et Flore. Ils permettent de conserver les espèces de faune (dont une variété incroyable de colibris, nous avons réussi à très
bien voir le rarissime Inca noir) et de flore (il y a encore de la forêt primaire en Colombie, disparue depuis longtemps en Europe). Une très belle expérience qui nous permet de découvrir là aussi une autre Colombie : la nouvelle génération semble très consciente de la disparition de la faune sauvage entre autres effets du capitalisme et rejette les modes de vie de la Colombie urbaine néolibérale avec ses taux de pollution record dont nous souffrons dès notre retour à Bogotá au niveau respiratoire ou en allant à Pasto dans les Andes du Sud quelques jours plus tard. Quant à Cartagena,dans les Caraïbes, la perte de diversité en oiseaux y est frappante.

Témoignage de la manif du 27 juillet à Bogotá

Nous rejoignons la manifestation très nourrie. En tête de cortège, des activistes de diverses associations, des membres de la commission ayant négocié la paix avec les FARC, des ex farcos, des élus mais nous ne saurons ces détails que plus tard.
Beaucoup de pancartes pour la paix, beaucoup de slogans aussi pour protester contre les assassinats (« ¿Muertos de qué ? », de quoi sont-ils morts ?), contre le président Iván Duque pour qu’il réponde de son inaction (« Duque en tarima », Duque sur l’estrade) ou pour questionner la société civile (« Les estamos fallando a los líderes y a los defensores de derechos humanos », Nous manquons à nos devoirs envers les leaders et défenseurs des droits humains). Nous apprenons plus tard que le président Duque a voulu se joindre à la manifestation à Cartagena mais a dû y renoncer sous les huées. Notre manifestation débouche sur la Place Bolivar, que nous avions traversée en journée, la place la plus importante de la capitale, où se trouve le Capitole et le fameux Palais de justice pris en otage par la guérilla M-19 en 1985 (le gouvernement envoya les tanks, tuant officiellement tous les guérilléros mais des disparitions de civils ou de guérilleros ce soir-là ne sont, à ce jour, pas résolues, sans doute sous le sceau du secret d’État).



L’image qui s’offre à nous est forte et saisissante : des silhouettes photographiques grandeur nature de disparu.e.s portant un badge avec leur nom occupent de leur présence le devant la Cathédrale, pour mieux dénoncer leur disparition et une immense banderole crie : « Plus jamais un nouveau génocide en Colombie ! »



Sur le côté opposé de la place, la façade de la mairie de Bogotá est recouverte d’un linceul noir.



Des listes de victimes circulent de main en main. Sur une marche, je prends une photo encadrée d’un disparu dont le slogan me frappe : #nossiguendesapareciendo# (« ils continuent à nous disparaître »).



Le verbe « disparaître » devient transitif pour frapper les esprits dans cette campagne de prise de conscience.

Devant le Capitole, des activistes sociaux choisis en représentation des collectifs les plus vulnérables et menacés, un indigène, une « lideresa » [leadere] sociale réclamant la restitution de terres, une victime du conflit armé, lisent un manifeste : « Ces crimes sont particulièrement graves, symptomatiques d’une maladie profondément enracinée en Colombie, qui tend à abattre, décourager, éliminer, faire peur ou exterminer quiconque voudrait relever la tête, quiconque voudrait dénoncer une injustice ou proposer une réforme, une solution, une revendication populaire nécessaire et juste ». Oui, les disparitions continuent, et je me souviens de deux affichages dans Bogotá, un dans les rues de La Candelaria, qui exigeait encore des nouvelles des « faux positifs », toujours disparus malgré les 657 plaintes pour crime contre l’humanité mettant en cause 688 militaires dont beaucoup aujourd’hui condamnés et le limogeage de Mario Montoya, commandant de l’Armée de terre en 2008 : ils assassinaient de jeunes sans abri pour les transférer en zone FARC et toucher la prime gouvernementale pour capture d’un guérillero. Et je me souviens de cette longue et gigantesque affiche que j’ai vu coller à la hâte tandis que le taxi filait le long une avenue du quartier résidentiel du nord : « Où sont les disparus ? »

Hommage aux victimes

Pour rendre hommage aux victimes, je vous propose une sélection de noms représentant différents profils qui ont signé leur condamnation à mort :
- Maritza Isabel Quiróz Leiva, assassinée le 5 janvier 2019 (auteur inconnu) : Membre de la Table de Victimes de Santa Marta et leader des femmes victimes de déplacement afro en zone rurale.
- Querubín de Jesús Zapata Aviles, assassiné le 16 février 2019 (auteur inconnu) : Membre de la Fondation Graines de paix [Fundación Semillas de Paz], défenseur des collectifs de diversité de genres.
- Jader Polo, assassiné le 24 mai 2019 par les GAOR (auteur présumé) : membre du Programme National Intégral de Substitution de Cultures à Usage Illicite PNIS.
- Concepción Corredor, assassinée le 25 mai 2019, par l’ELN (auteur présumé) : présidente de la Junta de Acción Comunal, conseil municipal, de la Vereda La Concepción.
- Jeferson Trochez Escue, assassiné le 6 juin 2019 par la Police Nationale (auteur présumé) : Garde champêtre, membre de l’Association des Travailleurs Paysans Zone de Réserve paysanne de la municipalité de Corinto, d’Astrazonac et de MAPA.
- María del Pilar Hurtado Montaño, assassinée le 21 juin 2019 par les Autodefensas Gaitanistas de Colombia (auteur présumé) : leader de défense des victimes et pour la restitution des terres.
- Jhony Jiménez Martínez, assassiné le 8 juillet 2019 par les Autodefensas Gaitanistas de Colombia (auteur présumé) : Membre LGBTI de la municipalité de Montelibano.
- Omar Guasaquillo Guasaquillo, assassiné le 5 septembre 2019 par l’Armée Nationale (auteur présumé) : Membre de la Protection des Eaux Propres dans la région de Alto Naya.

Parfum de retour vers le futur en ce 27 juillet

Ce pays divisé en deux tendances, comme souvent en Amérique latine, libéraux et conservateurs, c’est-à-dire entre une droite commerçante et urbaine et une droite traditionnaliste et agraire, a perpétué et renforcé un clivage qui exclut du jeu électoral la gauche, y compris une social-démocratie à l’européenne (à savoir une droite se présentant comme modérée et sociale). Ce clivage mena à la Guerre des Mille Jours dont les Colombiens parlent encore aujourd’hui, à l’instar de notre taxi jaune, comme de l’origine de tous leurs maux, car, en 1899, elle culmina avec l’assassinat du candidat du Parti Libéral aux présidentielles, Jorge Eliécer Gaitán, en avril 1948, provoquant la révolte populaire appelée le « bogotazo ». Sa répression implacable par le gouvernement du Parti Conservateur déclencha une guerre civile, dénommée Guerre de La Violence, obligeant les libéraux, persécutés politiques, à fuir dans les montagnes.

La paix put être signée en 1957 au prix d’un pacte de pouvoir et de répartition des postes publics, ce Front National instaurait un bipartisme sur douze ans (en réalité 4 législatures de 4 ans), ce qui ne laissait aucune place à un parti de gauche même modérée. Le Parti Communiste Colombien ne s’associa pas à la paix et ne rendit pas les armes, encourageant des dissidents du Parti Libéral dans la jungle à faire de même et créer des « républiques indépendantes ». La révolution cubaine de janvier 1959 fut le virage définitif. Pedro Antonio Marín, fils de libéraux, adopta le nom d’un paysan communiste assassiné en 1951, Manuel Marulanda, et fut connu sous le surnom de « Tirofijo » car il ne ratait jamais sa cible. Il prit la tête de la République Indépendante de Marquetalia (Tolima) en 1960 avec l’aide du PCC. Celle-ci fut le dernier bastion de résistance de la Guerre de la Violence. Marulanda créa les FARC en mai 1964 et l’activité de résistance et banditisme en un seul front devint une insurrection sur plusieurs fronts (6 en 1966) comme bras armé du PCC, de plus en plus financée par les cultures de la coca et son élaboration de la cocaïne. Les FARC devinrent la guérilla la plus riche du monde et Marulanda était encore son chef à sa mort d’un arrêt cardiaque en 2008 en pleine jungle colombienne. L’ELN naquit en juillet la même année, au retour de Cuba d’un groupe d’étudiants en économie bénéficiant d’une bourse de Fidel Castro.

Les FARC se définissaient comme marxistes, l’objectif politique initial de prise du pouvoir demeura mais le trafic de drogue devint souvent la fin plus que le moyen de la lutte. Leur idéologie évolua avec la fin de la guerre froide, la fin des guérillas en Amérique latine et la chute du mur de Berlin. Les FARC se déclarèrent « bolivariennes », exigeant désormais une assemblée constituante : ils entraient ainsi dans le giron du socialisme du XXI° siècle d’Hugo Chavez (nouvel habit populiste du communisme autoritaire qui redonna un souffle de vie au castrisme moribond de Fidel, et pas seulement sur le plan économique avec son pétrole à prix préférentiels). Chavez fit reconnaître les FARC comme « mouvement insurrectionnel » par son parlement en 2008, accueillit des farcos poursuivis par la loi colombienne et leur fournit de vrais faux papiers, conseilla les FARC sur l’abandon de la voie armée au profit de la voie électorale pour obtenir le pouvoir comme il l’avait fait lui-même après deux coups d’état ratés, et fut le principal médiateur de la libération d’otages et des débuts des négociations vers les accords de paix qui se tinrent précisément à La Havane.
Petite anecdote significative : en mai 2007 le président conservateur colombien Álvaro Uribe dut accepter la proposition des FARC d’une rencontre préparatoire à Caracas le 8 octobre (jour anniversaire de la mort de Che Guevara) et supporta mal le salut bolivarien, abrazo bolivariano, de Chavez à Marulanda. Mais cette fois, les FARC voulaient signer : riches et puissantes certes mais aussi en bout de course : en raison de l’âge avancé de ses combattants encore mus par une idéologie, tandis que les jeunes apolitiques ou mercenaires cédaient massivement au tractage par avions les invitant à la désertion, leur bureau politique décimé et leurs fronts isolés par des opérations militaires ciblées, leurs aires de culture de la coca réduites de moitié dès 2009 menaçant leur financement.

Réflexions d’après 27 juillet : une gauche discréditée ou de droite... Mais la droite aujourd’hui en perte de vitesse partout au 27 octobre 2019

Cette journée, et ce mois prolongé d’été, en prise directe avec les réalités de la Colombie auront certainement nourri ma réflexion sur la vie politique de ce pays. La récente élection de Claudia López à la mairie de Bogotá l’a complétée.
Il faudra du temps aux FARC pour gagner un électorat avec un tel curriculum d’atrocités envers les civils séquestrés contre rançon ou envers les otages politiques, un tel bilan de déplacés dans des bidonvilles, sans compter les nombreuses victimes à des degrés très divers de leurs activités narcotrafiquantes. L’origine marxiste des FARC, ses accointances d’abord avec le castrisme puis avec le chavisme, sans compter le fantasme en Amérique latine du populisme chaviste, corrupteur, clientéliste et autoritaire et d’un Venezuela recréant la Grande Colombie de Simon Bolivar, gouvernée depuis Caracas, un bon demi-siècle de conflit armé ainsi que leur financement par le narcotrafic, ont largement discrédité le communisme en Colombie.
A l’inverse le pays est le parfait allié des États-Unis : Plan Colombia -aides se chiffrant en milliards pour lutter contre le trafic de drogue-, Traité de Libre Commerce, utilisation de bases militaires, etc. Les FARC-EP (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia – Ejército Popular) [Forces Armées Révolutionnaires de Colombie – Armée Populaire] sont à présent entrées dans le jeu électoral politique en conservant leur sigle comme Fuerza Alternativa Revolucionaria del Común et ont accepté les conditions de la paix.

Il faudra aussi du temps pour que tout candidat anticapitaliste ait ses chances, pour que la gauche tout entière ne porte pas le discrédit des FARC. Bogotá a juste eu un maire de centre-gauche, du Polo Democrático Alternativo, Gustavo Petro, ex membre du M-19 démobilisé mais qui avait pris le soin de préciser qu’il « avait été » de gauche mais que cela n’avait pas fonctionné en Colombie et qu’il proposait désormais « un capitalisme démocratique ». Toujours cette sensation, ici encore plus qu’ailleurs, d’un choix entre la droite et la droite. D’ailleurs le président colombien Iván Duque est l’initiateur avec Sebastián Piñera, en avril 2019, du PROSUR, une alliance des droites néolibérales de la région pour une intégration Régionale signée par les présidents de l’Argentine, du Brésil, de de l’Equateur, du Paraguay, du Pérou, du Chili et un représentant du Guyana.

Et il faudra finalement du temps pour que l’opposition ait simplement droit de cité dans la vie politique en Colombie, sans que l’engagement contestataire condamne à la disparition, à l’élimination physique pure et simple. Avec la signature de la paix, la peur au quotidien a disparu en Colombie pour les civils. Elle demeure comme un faux prétexte pour les riches paranoïaques se retranchant dans leurs bunkers contre la misère. Les actions de la guérilla étaient largement non sélectives quant aux victimes, soit de par les enlèvements mal ciblés, soit de par les attentats non ciblés. Aujourd’hui les victimes de la violence sont désignées nommément et seuls les activistes sociaux et les défenseurs de droits humains ont réellement à craindre pour leur vie. La paix n’est revenue que pour qui ne dérange ni les intérêts capitalistes ni les lobbys mafieux. Et le phénomène n’en est que plus visible et moins supportable.
Le 27 octobre dernier, pour la première fois, une femme est élue mairesse de la capitale, Bogotá. Au cours de mon séjour, j’ai observé que les emplois et professions sont de moins en moins discriminants envers les femmes. D’autre part on enregistre en 2019, malgré le chemin à parcourir, une baisse significatives des violences domestiques et conjugales et une chute de près de 20% des agressions sexuelles à l’encontre d’enfants et adolescent.e.s par rapport à 2018 (de 8 203 cas a 6 632). On sent l’émergence de la Colombie de demain même si le machisme a encore la vie dure, les femmes dans les familles traditionnelles toutes classes sociales confondues ont peu la parole et aucun pouvoir décisionnel. Anecdote vécue : On trouve normal de servir le pisto dans des verres gradués avec gravures bien machistes : l’homme qui en prend un doigt est une femmelette, un doigt et demi une pédale » et le verre plein si c’est un homme un vrai. Je suis une femme, de toute évidence les verres ne me sont pas destinés, et en effet, dans ces milieux, on ne proposait d’emblée de l’alcool qu’à mon compagnon. Mais nous avons partagé un excellent pisto avec feuilles de coca macérées dans un restau péruvien à Cartagena de Indias.

Claudia Lopez est aussi la première femme politique qui affiche son homosexualité et revendique ses origines de classe moyenne. Avoir étudié la biologie comme boursière avant de se tourner vers la finance et la politique en travaillant pour payer ses études, est aussi un indicateur. Elle est fille d’institutrice Montessori et s’appelle Lopez dans un pays où les mêmes grands noms sont attachés aux postes de pouvoir. Sénatrice de 2012 à 2015, elle a dénoncé des scandales de parapolitique et de corruption aboutissant à 50 condamnations de personnalités publiques. Tout cela démontre surtout le sens du changement voulu par les électeurs, nous l’avons senti au cours de notre séjour. Sur le plan politique, notons une simple avancée du centre gauche et un vote sanction pour la droite la plus conservatrice dans tout le pays. Mais les activistes sociaux et les défenseur.e.s des droits de l’homme l’attendent sur ses réalisations, la mairie de Bogotá est considérée comme le deuxième poste à responsabilité en Colombie.

Monica Jornet
Groupe Gaston Couté de la Fédération Anarchiste
PAR : Monica Jornet
Groupe Gaston Couté de la Fédération Anarchiste
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le 5 novembre 2019 09:56:19 par Robert K

Un livre vient justement de sortir sur le sujet de la Colombie : [LIEN]