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par Patrick Schindler le 30 octobre 2022

Ballade en novembre pour le rat noir

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Pour novembre, côté grec, le Rat noir vous entraîne dans Le cycle de la mort de Thomas Korovinis et rendez-vous dans La Grèce de l’ombre avec 130 chansons Rebètikia. En Allemagne, début 1945, Le Train était à l’heure pour Heinrich Böll. Quelques années plus tôt le paquebot était également à l’heure pour Joséphine Baker d’Elsa Solal. Suite des aventures de La Madeleine Proust à la fin de l’occupation, par Lola Semonin. En Amérique du Sud contemporaine sur Le chemin des dernières fêtes, avec Anne et Laurent Champs-Massart. Enfin, La Dynamique de l’Occident de Norbert Elias.

" Morts étaient, et corps, et âmes / En damnée perdition / Corps pourris et âmes en flammes / De quelque condition. / Toutefois fais exception / Des patriarches et prophètes / Car, selon ma conception / Oncques grand chaud n’eurent aux fesses. "
Le Testament, François Villon

Thomas Korovinis : Le cycle de la mort



Thomas Korovinis est né en 1953 à Thessalonique. Professeur de lettres à Istanbul au début des années 1990, il est aujourd’hui traducteur du turc, compositeur, parolier, interprète et écrivain. Son œuvre se distingue par une oralité très prononcée et des mélanges linguistiques à forte connotation musicale. Il accorde une place prépondérante aux personnages rejetés, à la marginalité, sociale, sexuelle ou éthique. Il représente une figure majeure de la littérature grecque à Thessalonique.




Odile de la librairie athénienne Lexikopolieo a vivement conseillé au Rat noir : Le Cycle de la mort de Thomas Korovinis (éd. Belleville, traduction Clara Nizzoli). Dans une introduction bienvenue, Clara Nizzoli nous explique l’origine des différents termes grecs employés dans cette histoire, (tantôt en grec katharévousa, tantôt en grec populaire) ainsi que le contexte particulier de l’après-guerre et de la guerre civile à la dictature des colonels. Les nombreux drames qu’il généra.
Plusieurs assassinats ainsi que l’affaire dite du « monstre de Seikh Sou [note] » dont il est question ici. Elle se déroula à Thessalonique en 1959 et traîna en procès, Aristidis Pagratidis, présumé coupable. Il fut arrêté en 1963, condamné quatre fois à mort pour viol et vol avec violence, puis exécuté après un procès bâclé par « une justice gangrénée par la toute-puissance, une « Sûreté » largement au service d’un état parallèle ». Durant son procès, son propre avocat présentera Pagraditis comme « un toxicomane sodomite ayant emprunté une mauvaise piste dès son adolescence et se prostituant avec des hommes et des femmes ». Rien que ça !
Le point de départ de ce roman polyphonique qui nous raconte l’affaire, nous livre en contrepoint toute une série de témoignages postérieurs à l’exécution d’Aristidis Pagratis.
La parole est donnée en premier lieu à son cousin « qui n’a pas cru une seconde qu’Aristos ait pu être le monstre.». Il nous peint l’ambiance qui régnait durant leur enfance à Touma, un des quartiers des immigrés de Thessalonique « où les gens avaient l’habitude de posséder quatre ou cinq choses essentielles sur lesquelles ils bâtissaient leur bonheur quotidien ». Quartier où on se doit d’être débrouillard pour trouver un petit boulot, sinon pas d’autre choix que de chaparder un peu et se nourrir dans les poubelles (comme le fit son cousin Aristidis qu’on appelait pour cela, « le Cochon »).
Le cousin cède ensuite la parole à une voisine de la famille Pagratis. Celle-ci nous parle longuement de la mère, « bonne à tout faire » dans une riche famille thessalonnienne, qui, comme toute les bonnes ménagères « récurait chez les autres du matin au soir et trouvait encore le temps de péter » ! La voisine nous décrit elle aussi, l’ambiance de la ville dans les années d’après-guerre tandis que « les Allemands partis, arrivèrent d’autres crapules : les Anglais ».
C’est ensuite un débardeur du port de Thessalonique qui nous raconte sa rencontre avec Aristos et la vie au port à l’époque. L’exploitation des immigrés, grecs ou non, les trafics en tous genres et la prostitution des jeunes garçons. Lui aussi est persuadé de son innocence partielle dans ces meurtres en série.
Témoignage intéressant que celui de l’ancien agent de « l’État parallèle », également originaire du quartier d’Aristo. Il explique comment il a été recruté par la « Sûreté » pour « traquer les déviants dans les bars louches ». Encore un qui n’est pas convaincu de la culpabilité d’Aristos.
On écoute ensuite un ancien gendarme (aux convictions de gauche) qui nous explique comment il s’est retrouvé dans « tout ce merdier véhiculé par l’État parallèle que le peuple ne pouvait pas blairer ». Comment il a été dans l’obligation d’arrêter Aristos et son pote lorsqu’ils étaient encore adolescents et de les envoyer en maison de correction. Il ne le croit pas coupable des crimes qui lui sont reprochés mais seulement victime de « la folie collective qui s’étaient emparé à l’époque de la ville ».
Ensuite, la version d’un notaire de la ville, franchement xénophobe et anticommuniste qui charge Aristos, tout en restant lui aussi circonspect sur l’ensemble des charges portées contre l’accusé.
Nous en arrivons au succulent témoignage du patron du « Cycle de la mort », un manège de fête foraine au fond duquel tournaient des motos à grande vitesse dont le patron avait embauché Aristos « cet être instable mais que tout le monde adorait ».
Lolo la trans nous le confirme. Son évocation du milieu homo thessalien de l’époque vaut le détour.
Sylva, la chanteuse populaire émancipée, maîtresse d’Aritos achève cette série de témoignages à décharge. Elle, malgré tous les défauts d’Aristos, est aussi convaincue « qu’il aurait moins fait de mal à mouche qu’il ne lui en a fait en la quittant du jour au lendemain ».
Alors, cette affaire du « monstre de Seikh Sou », vaste supercherie ? Procès bidon, lancé, comme par hasard juste après le meurtre à Thessalonique, du député de gauche Grigors Lambrakis par des nervis d’extrême droite ? A vous de juger !


La Grèce de l’ombre : 130 chansons rebètika





Les éditions Le Miel des Ange réédite La Grèce de l’ombre, Chansons rebètika, (trad. Jacques Lacarrière et Michel Volkovitch). Les belles années du rebètiko sont celles d’entre les deux guerres.
Originaires des îles d’Asie Mineure, ses thèmes chantés par des hommes (moins argotiques que ceux utilisés dans la chanson réaliste française) peuvent parfois porter à ambiguïté. En tous cas, ils en disent long sur la suggestion des femmes dans la société grecque d’entre les deux guerres. Les rebètika chantent l’amitié virile, le vin, la solitude, l’ennui, le haschich, la maladie, le désespoir, l’exil, la prison et le culte de la mère. Rien que ça ! Les instruments traditionnels sont le bouzouki trichordo, le baglama et la guitare. « On n’apprend pas à danser le rebètiko dans un cours de danse, mais en regardant les autres le pratiquer dans une taverne ». Il se danse « seul, sans contrainte ni partenaire ».
Quelques paroles glanées çà et là, parmi le grand choix proposé dans ce bel ouvrage.
Encore saoul : « Une fois de plus te voilà saoul / En train de casser tous les verres / A te prendre pour un Marlou ».
Rencontre avec la mort : « Cinq ou six grands fumeurs de hasch ont rencontré Charis / Pour lui demander ce que font leurs vieux complices dans l’Hadès »
… Jusque-là des gonzesses ! « Trop c’est trop, moi je dis stop / Demain je pars me planquer au fond d’un monastère ».
Mère, ne me maudis pas : « Je pleure sur notre malheur ».
Ceux qui deviendront premiers ministres : « Ils vont tous calencher / Le peuple veut leur peau / Ma foi, ils l’ont bien cherché ».
Le fanal éteint : « Sa maison est dans le ténèbres / Et sa seule lampe est la lune / Passants, qui près de lui passez / Respectez ses rêves nocturnes ».
La Gonz : « Je suis une gonzesse plus gonze que les cadors / Les mecs je joue avec et je les dévore ».
Le coup de poignard : « S’il était sûr, salaud que pour finir tu me plaques / Tu n’aurais pas dû m’allumer / à cause de toi je suis venu un vrai voyou ».
Même en enfer : « Je veux rester toujours seul, partout même en enfer ».
Nuages sur le Pirée : « Sur le Pirée nuages, et sur Athènes il pleut / L’un est riche en amour / L’autre malheureux ».
Convaincu.es ?

Heinrich Böll : Le train était à l’heure



Heinrich Böll est né à Cologne en 1917. Huitième enfant d’une famille catholique, malgré la mort prématurée de sa mère, il vit une enfance sans contraintes et entre au gymnasium en section classique. En 1933, il prend pleine conscience de la montée du nazisme alors que les camarades de ses frères sont arrêtés et refuse contrairement à beaucoup de jeunes de son âge de s’engager dans les Jeunesses hitlériennes. En 1937, Böll est engagé dans une librairie et fait ses premiers pas d’écrivain. Il est affecté au Service obligatoire du travail du Reich puis incorporé d’office dans la Wehrmacht. Il stationne tour à tour en Pologne, en France, en Roumanie, en Hongrie et en URSS et blessé à plusieurs reprises, il s’évade, est repris. Il est enfin libéré en septembre 45 par l’armée américaine. Il écrit deux romans tirés de cette expérience traumatisant, dont Le Train était à l’heure qui parait en 1949. Pacifiste convaincu et militant infatigable il dénonce durant ses nombreux voyages à l’étranger, tous les totalitarismes. Durant les « années Baader », Böll est inquiété après un faux témoignage, son domicile perquisitionné. Il meurt en 1985 et est inhumé en présence d’une foule nombreuse.




Nous sommes en février 1945. « - Pourquoi ne montes-tu pas ? – Et si je veux déserter. Et si je veux me jeter sous les roues ? ». C’est sur ce dialogue détonnant que s’ouvre Le Train était à l’heure (éd. Folio, traduction de l’allemand Colette Audret et Mathilde Camhi) tandis qu’André, le narrateur, soldat de la Wehrmacht montant dans un train militaire, pense malgré lui : « Bientôt la fin », persuadé qu’il mourra entre Leuberg et Czenowtiz, en Galicie (Ukraine) ! Mais dans combien de temps ? Il se prépare donc au pire. Observe d’un œil distrait le « joyeux bordel » qui règne dans les gares traversées. « Entend sans écouter », les annonces hurlées dans les haut-parleurs. L’esprit vagabond, il repense aux épisodes marquants de sa vie. A cette jeune fille rencontrée un jour de rafle. Catholique pratiquant, il prie alors pour les partisans allemands et polonais, mais surtout pour les Juifs. Dans un train qui pue comme « partout où il y a des soldats, ça pue » ! » Il fait ce voyage vers un destin inconnu en compagnie de deux autres soldats, un brun et un blond « qui finissent par se haïr à force de trop se connaitre ». Avec eux, nous allons traverser l’Allemagne, la Pologne et l’Ukraine en guerre. Au fil des kilomètres, l’intuition d’André ne fera que se préciser : il mourra un dimanche dans la ville d’Ukraine au nom de reptile. Il est sûr. Que faire d’autre durant les derniers jours qu’il lui reste à vivre sinon écouter les malheurs de ses compagnons de voyage et boire avec eux ? Ce petit recueil certainement autobiographique cache mal une profonde humanité. Il est suivi de quatorze nouvelles tournant toutes plus ou moins, autour du thème de la guerre. Proches du surréalisme ou de l’hyperréalisme, peu éloignées de l’univers moqueur d’un autre grand pacifiste : Boris Vian. A couper le souffle d’inventivité et de comique de situations même dans le pire des contextes ! Soldats aussi hagards, mobilisés que démobilisés, charlatans plus vrais que nature, trafiquants en tous genres et prostituées au grand cœur. Histoires « d’un temps des morts-vivants où les vivants ressemblaient à des morts et les morts aux vivants ». Petit livre incontournable, magistralement antimilitariste !


Elsa Solal : Joséphine Baker




Joséphine Baker, Non aux stéréotypes (éd. Actes sud junior), un petit bouquin d’une quatre-vingtaine de pages, introduit par Elsa Solal principalement aux enfants, mais « à mettre également dans toutes les mains des Blancs racistes et sexistes récalcitrants » !
Il raconte l’histoire de la petite Frida Joséphine (dite Tumpie), d’origine espagnole, afro-américaine et amérindienne, née en 1906 dans une famille pauvre de Saint-Louis (Missouri). Elle commence un soir de 1917, tandis que Tumpie partie à la recherche de quelques cents prend conscience de la réalité du monde qui l’entoure, lors d’une chasse aux Nègres organisée dans son quartier. Elle réussit à échapper de justesse à ses poursuivants et se cache dans un refuge avec un autre Noir lui aussi pris en chasse, mais qui hélas n’en réchappera pas. Pour Tumpie, tout s’enchaîne alors. Elle est placée comme femme de ménage dans une riche famille où elle est battue pour sa maladresse.
Aussi décide-t-elle, à partir de ce jour, de réagir et de s’émanciper. Âgée de treize ans, elle organise avec une amie, son premier spectacle dans la rue. Elle fait ce qu’elle peut, « grimace, gigotte et saute et ça marche » : elle ramène fièrement un dollar chez elle. Ainsi commence sa carrière d’artiste. Lassée d’un pays où les Noirs, les mulâtres et les Indiens sont bannis, à 19 ans, engagée pour danser dans La revue nègre, elle s’embarque pour Paris et rencontre sur le bateau, Sidney Bechet qui la prend sous son aile.
Au Théâtre des Champs-Élysées, c’est tout de suite la consécration de la Venus noire de Baudelaire qui y triomphe en dansant « à la mode africaine », dénudée avec une simple ceinture de bananes accrochée autour de ses hanches. Elle essaie de sortir rapidement de ce personnage burlesque aux relents fortement colonialistes, pour imposer son talent vocal dans J’ai deux amours ou en dansant le Charleston. Nous rencontrons avec elle, Colette l’émancipée et autres artistes et écrivains en vogue ou marginaux de l’époque. Les années passent, son succès les accompagnent.
Avec son second mari, elle achète un château en Dordogne où ils s’installent jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Ils y cachent des enfants Juifs victimes des première rafles au début des persécutions antisémites. En tant que vedette internationale, elle est approchée par un agent du contre-espionnage à Paris et entre dans la Résistance active.
Cette partie du livre est passionnante et l’on découvre alors, le vrai personnage qui se cachait derrière une caricature (elle n’évoquera jamais cette période qu’avec une grande modestie et simplicité). Puis, on suit la fin du parcours de cette grande Dame, l’adoption de douze enfants abandonnés de différentes nationalités, son appauvrissement pour dettes, toute sa vie résumée en un magnifique combat pour liberté et l’émancipation.
« Tous les hommes n’ont pas la même couleur, le même langage, ni les mêmes mœurs, mais ils ont tous le même cœur », disait Joséphine Baker…

Lola Sémonin : La Madeleine Proust, une vie (Tome IV)



Lola Sémonin est née en 1951 à Morteau (Haut-Doubs). D’abord institutrice adepte de la pédagogie Freinet, elle créé le personnage de La Madeleine Proust en 1982 qu’elle portera sur les scènes de théâtre durant plus de trois décennies. Elle publie ensuite, l’histoire de la Madeleine en quatre tomes dont le dernier vient de paraitre.




Quel plaisir pour le site du Monde libertaire de retrouver Lola Sémonin [note] qui, durant le covid, a animé l’actualité avec ses vidéos quasi-quotidiennes sous les traits de la Madeleine Proust.
Elle a envoyé au Rat noir, le quatrième tome des mémoires de son personnage.
Nous avions quitté la Madeleine, âgée de 17 ans tandis que sous l’occupation, elle était montée à Paris « faire bonne » chez de riches cousins. Monsieur, fondé de pouvoir à la banque de France, collabo et résistant selon ses heures et Madame qui ne fait rien !
La jeune Madeleine est bien triste en cet hiver de 1941, dans un Paris occupé, noyé sous les drapeaux nazis, où on l’envoie faire la queue pendant des heures « pour grapiller presque rien ». C’est dans l’une de ces queues qu’elle va rencontrer Margot de Ménilmuche, celle qui va changer sa vie. Margot la dévergondée, la communiste anti-chleus, qui n’a pas la langue dans sa poche. Margot qui essaie de comprendre l’univers que la jeune Madeleine a laissé derrière elle dans sa chère Franche Comté natale. Un monde si différent du Paris, où la police française traque les Juifs et les Résistants, où les zazous, ces fils de riches se croient tout permis, dans lequel les Parisiens élèvent des lapins en clapier pour ne pas crever de faim. Ce Paris que Margot va lui faire découvrir le dimanche. Le vrai Ménilmontant, pas celui de la chanson de Trenet ! La cacophonie des Halles malgré les restrictions.
Ce Paris où nous allons revivre à travers les yeux de la jeune Madeleine et de son journal intime auquel seul, elle livre son secret dont elle a honte (?) et sa nostalgie du pays. Les petits moments de sa vie de bonne, Madame, sa « patronne », grande bourgeoise qui « mangue plus qu’à sa faim », se moque d’elle et de son accent et la trouve « si authentique » !
Vie étonnante de la bourgeoisie durant l’Occupation. Qui se gave d’huitres « ces gros cailloux qu’il faut ouvrir avant de les manger », tandis la mode la « met au goût du jour des restrictions ». Bourgeoisie qui s’indigne du canulard imaginé par Prévert et Cocteau au Théâtre des Mathurins (les 400 coups du diable). Ces invités que Madame gave de nourriture achetée au marché noir, alors que les pauvres crèvent de faim de froid. Mais aussi, la découverte par Madeleine de la surprenante double vie de Monsieur.
Mais l’autre dimension de ce passionnant roman historique, est de nous faire suivre en direct les grands événements de l’Occupation. Le procès de Léon Blum, les boches qui détruisent les statuts pour en faire des armes. Le port de l’étoile pour les Juifs, le tout-Paris antisémite qui applaudit. Puis, les rafles quotidiennes de la police française. Le Veld’Hiv. Les nazis qui deviennent nerveux après la défaite de Russie. Les prises d’otages.
Trop rarement les bonnes nouvelles, le débarquement des forces alliées en Afrique du Nord. Comment une jeune campagnarde de 18 ans est-elle seulement capable d’assimiler tout cela sans dire « La guerre me vole ma jeunesse » ?
Mais bientôt va sonner l’heure de son adieu à Paris et le retour chez elle, provoqués par un « heureux hasard » … Elle retrouve les siens et ses chères montagnes et découvre avec délice que chez elle aussi, la résistance petite ou grande est partout. Et puis, juste après la Libération, les « FFI de la dernière heure que l’on voit pousser tout-à-coup comme autant d’orties », les merveilleuses scènes d’euphorie, hélas incapables de cacher celles des plus immondes vengeances.
Pour réaliser ce dernier tome de sa tétralogie, Lola Semonin a dû se plonger les dernières années durant, dans un nombre impressionnant de documents. Ainsi a-t-il réussi le pari de nous restituer une vérité historique, à travers la vie inventée du personnage qu’elle incarna durant 35 ans sur scène. Lola me confiant tout émue, lors d’un de nos échanges « Je suis peut-être en train de réaliser enfin mon rêve d’enfant : devenir une écrivaine » ! Bravo l’artiste

Anne et Laurent Champs-Massart : Chemin des dernières fêtes



Anne & Laurent Champs-Massart se sont rencontrés en 2006, année où ils décident d’ouvrir une librairie francophone dans le quartier des ferrailleurs de Bangkok. L’affaire capote, mais ils se passionnent pour l’histoire de l’Asie centrale, étudient à l’IFEAC de Tachkent (Ouzbékistan) et écrivent leur premier roman. Le couple traverse ensuite le Caucase et le Moyen-Orient, pour atteindre le bord occidental du continent qui deviendra le premier tome de leurs voyages, une errance ininterrompue qui a duré durant treize années ! En hiver 2010, en Égypte, ils sont les témoins directs du « printemps arabe ». Ils gagnent l’Abyssinie, le monde swahili, le bassin du Congo et traversent l’aisselle africaine, jusqu’à Dakar ce qui fera l’objet du deuxième tome. Ils continuent leur périple sur le continent américain, au Brésil, à Cuba, en Haïti où ils étudient les religions afro-américaines qu’ils associent aux animismes rencontrés en Afrique. Parvenus au Mexique, ils s’éprennent de ce pays et se sédentarisent dans la ville de Oaxaca. Ce que raconte leur dernier tome. Rentrés en France, ils vivent en Bretagne et continuent à écrire en duo.




Le Chemin des dernières fêtes (éd La Bibliothèque) est le troisième et dernier tome de la trilogie d’Anne et Laurent Champs-Massart, tandis qu’à Mexico, ils tentent auprès du Consul de France, de décrocher un poste de consuls honoraires non rémunéré dans la ville d’Oaxaca. Dialogue surréaliste.
En attendant la réponse, le couple nous fait faire en leur compagnie, un saut dans le passé pour revenir trois ans en arrière, tandis qu’ils débarquèrent en tant qu’étudiants à Rio de Janeiro. Leur colocation avec des militants locaux « pas piqués des vers ».
La route reprise, nous croisons alors une Canadienne loufoque qui les sort du pétrin et leur raconte l’histoire de Capsule, sa tortue. Capsule atteinte de dromomanie ! Autre flash-back à Montévidéo (Uruguay), la ville « à incuber les causeurs » et lieu de naissance de Supervielle, Laforgue et du légendaire Lautréamont.
On traverse ensuite l’Argentine pour atteindre les cols annonçant le Chili « qui ne peut se parcourir que du Nord au sud et réciproquement ».
Petit arrêt à La Paz en Bolivie pour la fête Alasitas et de son nain magique. Puis, Lima (Pérou) et ses altitudes suprêmes, Quito (Equateur), traversée de la Bolivie « la malheureuse puisqu’elle n’a pas de porte sur l’océan Pacifique ».
Caracas (Vénézuela), l’ancien pays de l’Eldorado et du Saut de l’Ange, les chutes d’eau les plus vertigineuses du monde.
Les Guyanes « que l’on ne peut atteindre qu’en passant par le pays d’Aguirre ou la colère de dieu », puzzle de cinq états indépendants et marqués chacun de leur originalité propre. Certaines tranquilles et d’autres, « centres de tous les trafics ». Le « goulot » de l’Amérique centrale, l’impénétrable Jungle du Darien, sauf des derniers Indiens Embaras et des migrants.
Anne et Laurent nous font ensuite traverser le « long tuyau de l’Amérique centrale ricochant entre océan Atlantique et Pacifique » et terres « de l’alcoolisme moite et de l’horizon éperdu et caniculaire » qui nous réserve bien des surprises !
Après ce grand périple, nous retournons à la case départ, le Mexique, pour attendre avec eux, les résultats de leur candidature. Avant de les quitter, nous assistons encore avec eux aux fêtes des Muxes, ces transsexuels d’Oaxaca issus d’une culture séculaire, au rôle social et statuts respectés…

Norbert Elias : La Dynamique de l’Occident



Norbert Elias est né à Breslau en 1897. Issu d’une famille de commerçants juifs aisés, il est mobilisé durant la Première guerre mondiale. Après cette terrible expérience, il reprend ses études de philosophie en pleine période de la prédominance de la psychanalyse freudienne avec laquelle il prend ses distances. Tandis qu’il devient l’assistant de Karl Mannheim à l’Institut de recherche sociale, l’arrivée au pouvoir des nazis l’empêche d’obtenir son habilitation. Il fuit l’Allemagne, se réfugie en Suisse (sa mère est déportée et meurt à Auschwitz), puis à Paris et à Londres où il commence une carrière précaire d’enseignant et n’accède au poste d’enseignant-chercheur qu’en 1954, à l’âge de 57 ans… Tandis que ses œuvres et recherches commencent à être diffusées et reconnues, notamment Sur le processus de civilisation, il s’installe à Amsterdam où il meurt en 1990. Ses analyses font encore aujourd’hui l’objet de débats nourris.




L’objectif de Norbert Elias dans La Dynamique de l’Occident (éd Agora Pocket, traduction de l’Allemand Pierre Kamnitzer), parue en 1939, est de mettre en parallèle « la logique des pulsions individuelles et celle de la formation d’un pouvoir étatique et centralisé, clé de développement politique de notre société du moyen-âge à nos jours ». Rien de moins !
Dans la première partie de l’ouvrage, La sociogenèse de l’État, Norbert Elias se penche sur la fin de l’ancien royaume franc des Carolingiens au XIIème siècle à une première phase de « concurrence libre » durant le règne des rois capétiens. Elle perdurera plus de quatre siècles, grâce à l’apanage et aboutit à la monopolisation du pouvoir royal de la fin du XVème au XVIIème siècle. Mais, ce n’est qu’à partir du règne de Louis XI que l’organisation et la division des fonctions administratives et les réseaux d’interdépendance « où tous les individus ordres et classes du plus haut au plus bas de l’échelle sociale », commencent à dépendre les uns des autres, « mais sont aussi les représentants d’intérêts opposés, des concurrents et au fond des adversaires en puissance ». C’est ainsi que les monopoles plus ou moins privés remplacent l’ancien système du troc et de concurrence libre des sociétés féodales médiévales pour se transformer progressivement en monopoles publics. Donnant un pouvoir relatif à une classe bourgeoise commerçante et artisanale. Norbert Elias démontre ainsi que c’est l’entrelacement d’innombrables intérêts, qui a abouti à ce que l’on appelle aujourd’hui « un État ». Cependant, si au XVIIème siècle, les vieilles familles de la noblesse continuent à se désagréger, elles n’en restent pas moins des concurrents avec lesquels les seigneurs centraux et la bourgeoisie doivent compter. Développant toutes ces transformations, à la base de nombre d’exemples historiques, l’auteur en arrive à la Révolution qui sonnera le glas de cette organisation d’interdépendance par la répartition entre les classes sociales du « fardeau fiscal ».
Dans la seconde partie de cet essai « Esquisse d’une civilisation. De la contrainte sociale à l’autocontrainte », Norbert Elias compare le comportement guerrier et violent sous l’époque féodale de la société occidentale à celui « d’individus civilisés » dans les siècles suivants « sous le mécanisme d’une réglementation sévère qui contrôle et refoule leurs pulsions agressives ». Long processus de « modelage de la conscience basé sur les rapports sociaux d’interdépendance, de surveillance et de pression constante et uniforme amenant l’individu depuis l’enfance, à contrôler son surmoi afin de réduire ses manifestations pulsionnelles ».
L’auteur s’arrête longuement sur les effets pervers de ces pulsions refoulées. Puis, il revient sur la lente transformation du XIIème siècle au XVIIIème siècle, de la noblesse guerrière, en noblesse domestiquée (chevaliers courtois) et plus tard, en noblesse de cours absolutiste « au sein d’une société très codée », où se développe une « approche psychologique des individus ».
Norbert Elias va ensuite longuement nous montrer comment « la rationalisation et le refoulement des pulsions au sein de la cour absolutiste », influencera durablement l’histoire de l’Occident et se diffusera dans les autres parties du monde. Dans sa conclusion, l’auteur se pose des questions relatives à la situation internationale et aux « tensions à la dimension du globe », (rappelons qu’il écrit son essai en 1939), tandis que la menace d’une nouvelles guerre mondiale devient réalité. Et de pousser ce cri d’alarme : « Ce n’est que lorsque les tensions entre les États et à l’intérieur même des états auront été désamorcées que nous pourrons dire avec quelques droits « nous sommes civilisés », et pourrons vivre, travailler et jouir ensemble sans trouble et sans peur. Les tensions et contradictions de l’âme humaine ne s’effaceront que quand s’effaceront les tensions entre les hommes » …
Cri d’alarme toujours aussi pertinent de nos jours !

Patrick Schindler, individuel FA Athènes






PAR : Patrick Schindler
individuel FA Athènes
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le 9 novembre 2022 12:10:35 par Poiré- Stiebel

Rubrique intéressante comme toujours par la diversité des ouvrages cités et la découverte d’ auteurs grecs contemporains J’ai noté plusieurs ouvrages dont Le cycle de la mort de Thomas Korovinis.