Mardi, 21 Octobre 2014

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n°171 (mai 1971) | Antisexisme Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Aperçu :

L’illégalisme au féminin

Il y a ceux qui veulent réformer les lois, et qui, à un moment, politiquement, judicieusement choisi, signeront un manifeste pour appuyer un courant d’idées qui commence à avoir droit de cité ou un texte de loi à l’étude, payeront de leur personne dans un procès retentissant. Ceci demande une certaine qualité de courage : celui du « promoteur » de l’avant-garde.
Il y a ceux qui ont choisi d’ignorer les lois, ceux qui veulent vivre hors de la légalité – non pas obligatoirement en illégalistes – mais sans norme légalisée. La route est moins glorieuse, plus difficile, plus… quotidienne : las du mot « devoir » comme du mot « droit », ils vont leur chemin, ils ont dépassé le stade de « l’anti ». Par-delà, et malgré, les inévitables contradictions inhérentes à une société, ils essaient de vivre selon leurs propres critères, en refusant les règles d’un jeu par trop contraignant.
Il y a ceux qui revendiquent – pour tous, pour les générations présentes et à venir – ceux qui luttent avec des proclamations, des affiches, des tracts, des manifestations « de masse », dont hélas ! les masses sont absentes… Et ceux qui prennent sans demander, non pas en égoïstes, mais avec le réalisme simple du présent, prêts à aider le copain…
Et, quoi qu’en pensent certains, les premiers seraient inefficaces sans les seconds. Les deux se complètent et marchent ensemble à travers notre époque de refus vers le jour de la rupture.
Une loi précède-t-elle l’évolution des hommes, ou la suit-elle ? Une « avant-garde » impose-t-elle un loi ? Il est probable, plutôt, qu’une pratique généralisée est fatalement – avec le temps – légalisée, appuyée souvent par l’action d’éclat d’une minorité influente.
343 femmes ont signé le manifeste sur l’avortement. Elles lancent la campagne pour un avortement libre, laissant espérer, pour un temps pas trop lointain, une loi plus souple accordant des « possibilités » d’avortement thérapeutique avec accord de deux médecins dans les cas où il y aurait risque pour la santé de la mère ou danger sérieux de malformation pour l’enfant à naître. Une jolie loi « progressiste » qui ne résoudrait rien, ou peu de choses. Mais il est bien connu que les lois sont faites pour être violées, et celle-ci le serait avec moins de risques – pour le médecin comme pour la « patiente ».
Le droit à l’avortement est une revendication qui a mis longtemps à faire son chemin.
Des millions de femmes ont pris le « droit » de disposer de leur corps bien avant qu’aucun juriste mâle ou femelle songe à le leur octroyer.
Mon corps est à moi ! C’est une évidence, et les femmes se sont toujours ri des lois et des religions qui prétendent qu’un fœtus est déjà un citoyen – avec en puissance un numéro de carte d’identité et d’immatriculation à la Sécurité Sociale… On a abattu des arbres, déraciné la vie, anéanti des espèces animales – en conservant pieusement quelques exemplaires pour la curiosité de nos descendants – il y a eu Hiroshima, Nagasaki, Guernica, Oradour, il y a eu Alger, Budapest, Prague ; il y a le Vietnam, le Pakistan et ici, tout près de nous, les victimes de la violence quotidienne : Deshaye… tant d’autres ! Et on empêcherait, au nom d’une prétendue morale, une femme de disposer de son corps !…
C’est parce qu’avec beaucoup de tranquillité, l’immense majorité des femmes a méprisé cette loi qu’elle peut aujourd’hui être remise en question.
Une parcelle importante de l’idée de révolution n’est-elle pas contenue dans ce mépris tout simple des lois, dans le refus de se soumettre au jeu des parlementaires ?
Le copain métallo qui fabriquait des diaphragmes pour ses copines, le pharmacien qui préparait des pilules, ces promoteurs du « planning », n’ont-ils pas œuvré aussi efficacement que Lagroua-Weil-Halé et autres personnalités bien connues ?
Le véritable apport du planning familial est de permettre, à plus long terme, de détruire les tabous sexuels. La pilule a libéré les femmes de l’angoisse ; dans une génération, peut-être, l’utilisation en sera courante et l’esprit prêt à accepter l’avortement comme un accident de parcours. C’est pourquoi la campagne actuelle pour l’avortement est une action positive, c’est pourquoi les 343 femmes qui ont signé le manifeste, celles et ceux qui poursuivront cette lutte pour la réforme de la loi puis plus tard pour son abrogation, auront œuvré pour une libération réelle des femmes.
Elles n’auront gagné que lorsque la femme de la rue, celle qui vous croise son cabas sur le bras, votre concierge, votre voisine, utiliseront la pilule, ou tout autre moyen anticonceptionnel, et iront se faire avorter à la clinique du coin si une naissance non désirée s’annonçait malgré tout.
La mode est « à chacun ses problèmes »… Les Bretons parlent de « Front de libération de la Bretagne », les jeunes de « Front de libération des jeunes », les femmes de « Mouvement de libération de la femme » et les hommes n’ayant pas encore fondé le « Mouvement de la libération de l’homme » parlent objection de conscience et problèmes de l’armée… Mais nous sommes, quand même, encore nombreux à ne pas apprécier les spécialisations et à vouloir bien envisager le problème d’une Bretagne libre, des jeunes « libérés », du « non » à l’armée ou de la contraception, sans distinction de genre, de sexe, de race ou de couleur d’yeux.
Pourtant, il semble étonnant qu’une ligue quelconque n’aie encore pas revendiqué pour l’homme le droit à la « vasectomie » : cette mini-opération qui met un terme pour lui au problème de la procréation : les spermatozoïdes bloqués dans les canaux ligaturés meurent…
Ou faut-il croire que le problème étant, pour eux moins aigu, ils laissent à une minorité d’entre eux le soin d’ignorer la loi, un peu paniqués par cette « opération », et l’esprit toujours obscurci par les tabous sexuels – dont les femmes ne sont pas les dépositaires exclusives.
Bien sûr, il est indispensable de libérer avant d’être libre, comme il est indispensable de se révolter pour se libérer ; mais cette multiplication de « Mouvements de libération » ne rend-elle pas la lutte plus aride ?
Ces libérations ne sont que parcellaires et ne sauraient mener à la liberté ; la modification, ou même l’abolition d’une loi, non plus, d’ailleurs – mais elles peuvent conduire à un mieux-être, à une régression de la répression… C’est toujours ça de gagné… et pour « aujourd’hui », ce n’est peut-être pas si mal…
Mais à force de prendre sans demander arrivera un jour où l’état d’esprit de madame et monsieur tout-le-monde permettra la prise au tas de ce dont on aura besoin ou envie, et mènera, sans complexe de culpabilité, à négliger naturellement les barrières factices, résultats des parlotes gouvernementales, vers un monde où la production de chacun servira à tous, sans restriction ni réserve.

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