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n°1363 (10-16 juin 2004) | Expressions Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Aperçu :

Le mythe de la Libération dans l'histoire officielle

La Libération inconnue : à chacun sa résistance de Maurice Rajsfus

« À chacun sa résistance ! À chacun sa guerre ! Pourquoi ces deux affirmations qui font apparaître une profonde contradiction entre ceux qui combattaient pour la libération de la France ? Il convient de dire, très nettement, que certains résistants - pas nécessairement les premiers - ont affronté politiquement, même si c'était les armes à la main, le nazisme et les affidés de Vichy. Pour d'autres, les plus nombreux avec le temps, surtout à partir du printemps 1943, c'est la guerre aux “boches” qui était à l'ordre du jour. » Ainsi commence le dernier livre de Maurice Rajsfus, où il revient sur une période troublée, et sublimée sur bien des aspects pour être en adéquation avec l'histoire officielle. Il fait là, sans concessions ni déférence à l'imagerie officielle, un véritable travail d'investigation historique.

Concernant le Parti communiste, par exemple, il cite cet extrait de L'Humanité clandestine du 4 juillet 1940 : « Il est particulièrement réconfortant, en ces temps de malheur, de voir de nombreux travailleurs parisiens s'entretenir amicalement avec des soldats allemands, soit dans la rue, soit au bistrot du coin. Bravo, camarades, continuez, même si cela ne plaît pas à certains bourgeois aussi stupides que malfaisants. La Fraternité ne sera pas toujours une espérance, elle deviendra une réalité ! »

L'allusion de L'Humanité aux bourgeois français stupides et malfaisants ne doit pas concerner les bourgeois de la finance car, pendant l'été 1940, les banquiers et les industriels français s'installent sans problème dans la collaboration, comme poussés par une « loi naturelle ». Ils participent avec conviction à la liquidation des institutions républicaines, de même qu'à l'aryanisation des entreprises et des banques, comme le dénonce Annie Lacroix-Riz dans Industriels et banquiers français sous l'Occupation.

L'Humanité des 22, 23 et 24 août 1944 adopte un tout autre ton, à en juger par ses titres : « Mort aux boches et aux traîtres ! », « Pas un boche ne doit sortir vivant de Paris insurgé ! » et, enfin, « À chaque Parisien son boche ! » Le pacte germano-soviétique est passé à la trappe, l'internationalisme aussi d'ailleurs, la « ligne » du Parti a changé. La Résistance - avec le mythe de la France combattante - et la guerre de libération sont passées par là.

La guerre de libération est l'un des thèmes les plus déclinés après les années d'Occupation pendant lesquelles la soumission au gouvernement de Pétain a primé. Thème récurrent selon les perspectives et les enjeux, utilisé à des fins de manipulation de l'opinion ; histoire également d'oublier l'absence de contestation de Vichy, l'acceptation des persécutions raciales et politiques et les luttes internes pour le pouvoir. Deux grandes tendances se retrouvaient au sein de la Résistance, le combat contre l'armée d'occupation et le combat contre le nazisme, lié à l'idée d'un changement de société après la victoire. C'est le cas pour une partie de la Résistance intérieure que Charles de Gaulle méprisait et dont il suspectait l'autonomie, son influence trop radicale et le manque de respect pour l'autorité de l'État. En un mot, une composante incontrôlable de la lutte : « La libération de la France sera en même temps une libération sociale qui purgera le pays des exploiteurs, et ouvrira la voie au socialisme, comme semble le promettre [...] le programme du Conseil national de la Résistance. »

Pour Maurice Rajsfus, il s'agit en réalité non pas d'une, mais de trois guerres de libération : celle des maquisards révolutionnaires, celle des généraux et de la bourgeoisie, enfin celle du Parti communiste. Trois visions opposées malgré le mythe d'une Résistance unitaire et du « Tous résistants » qui perdureront.

Chaque époque a son consensus, celui de l'après-guerre tente de se construire autour de l'idée d'une résistance générale à l'occupant. Pourtant la Collaboration avait touché tout le monde, à commencer par les patrons d'entreprise, les commis de l'État, la justice, la police qui d'ailleurs sera saluée par de Gaulle pour s'être ralliée massivement à la Résistance à la fin d'août 1944. Quant à l'épuration d'un service qui a, avec zèle, pourchassé pendant des années les antifascistes, les résistants et les Juifs, sur les 21 000 policiers, 3 939 passent devant les commissions d'épuration, 1 906 sont sanctionnés avec 800 révocations, 164 mises à la retraite, 74 mises en disponibilité et 32 rétrogradés. « 190 commissaires et inspecteurs de police sont passés devant les commissions d'épuration, 52 d'entre eux étant révoqués, dont 18 reprendront du service dans les années suivantes. Guerre froide oblige ! » Maurice Rajsfus remarque aussi qu'à partir d'août 1944, la CGT enregistre de nombreuses adhésions de policiers, mais seulement jusqu'en 1947. Il est également fort possible que certains des policiers réintégrés ou non « épurés » aient participé à la répression brutale et criminelle de la manifestation pacifique des Algériens le 17 octobre 1961. Répression menée par Maurice Papon, alors préfet de police à Paris.

C'est cette Libération inconnue que Maurice Rajsfus nous fait découvrir, celle des maquisards écartés de l'histoire officielle, des combattants clandestins, des « terroristes », celle des antifascistes, des révolutionnaires espagnols qui pensaient continuer le combat contre le fascisme en chassant Franco, celle du rêve brisé d'une révolution sociale après le cauchemar totalitaire. « Pour beaucoup, la Résistance ne pouvait être que le prélude à une révolution sociale [...]. Les combattants de la Résistance ne luttaient pas seulement contre l'occupant [mais aussi contre] les élites de l'État [...] de l'autre côté de la barricade symbolique dans ce qu'on appelait la guerre de classes. »

En ces temps de commémoration, de déclarations convenues et de visites insultantes (Bush en libérateur allié !), il est important de lire La Libération inconnue pour se libérer la tête des clichés réitérés et aussi se poser des questions sur cette Résistance idéalisée dans les écrits, les paroles et les images. Par exemple : « Pourquoi la Résistance n'a-t-elle jamais tenté de stopper un train de déportation (juifs ou politiques) ? »

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