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n°1595 (13-19 mai 2010) | Expressions Ajouter aux favoris Créer un PDF Recommander Imprimer

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Aperçu :

Argent, capitalisme, famille

Ces trois petits monstres se font d’étranges papouilles : mais oublions les méthodes par lesquelles les grandes familles préservent leur capital d’une génération sur l’autre, pour n’étudier que ce que le capitalisme et l’argent font aux autres familles, à toutes les autres. « Le relâchement des liens familiaux vient du fait que les membres particuliers ont des intérêts économiques spécifiques, ce qui n’est possible qu’en économie monétaire » (G. Simmel, La Philosophie de l’argent, PUF, p. 612). L’argent permet d’échanger n’importe quel résultat d’une « série téléologique », une série d’actions avec un but (labourer, semer, désherber, moissonner, engranger), contre un objet portable et durable, qui peut s’échanger n’importe quand contre n’importe quel autre résultat d’une série téléologique (élever, abattre, écorcher, tanner, teindre, découper, coudre, ajouter des lacets). La neutralité et la polyvalence de l’argent s’opposent à l’aspect restreint des échanges non monétaires ; si je veux du blé et que je n’ai qu’une vache, il me faut quelqu’un qui, très précisément, n’a pas de vache et veut du blé. Pas facile dans un univers où pendant des millénaires la famille a été, précisément, l’unité d’autosuffisance économique, l’unité où l’on essaie de produire en même temps et blé et vache. Où la variété des tâches internes permet de se passer d’échanges externes.
En sus, l’idéal de la famille est qu’on n’y compte pas les services rendus : une mère ne demande pas sa carte de crédit à son bébé avant de lui donner le sein. L’argent, qui rend l’échange universel et facile, dissout, ou au moins combat, tous les liens sociaux non fondés sur lui. On le voit dans l’histoire occidentale ; plus l’argent domine, plus la famille se rétrécit, s’amollit, se décompose.
Dans Les Contradictions culturelles du capitalisme de Daniel Bell, on retrouve cet assassinat de la famille par le capitalisme. Il exige des consommateurs une attitude hédoniste. On doit consommer. On doit satisfaire la moindre envie, si elle requiert un achat, et ne jamais remettre un caprice à demain. Si l’on n’a pas d’argent maintenant, alors, qu’on l’emprunte ! La dette et le crédit, voilà les vraies mamelles de la finance.
Or, le capitalisme est né grâce aux vertus inverses… chez les producteurs. La clé du succès est de savoir attendre, en particulier pour se faire plaisir. Ne pas dépenser tout de suite, pas avant que l’on ait produit un surplus. Quant à dépenser ce que l’on n’a pas (prendre un crédit, s’endetter), enfer et damnation ! L’austérité, la planification, le contrôle des appétits et des impulsions, voilà les traits de caractère de la personne responsable. Du père de famille.
La famille où il est plus facile, moins douloureux d’économiser, de se restreindre, entre autres parce qu’en théorie on peut y obtenir des satisfactions gratuites. La famille, où solidarité et autorité ont de très loin le pas sur les envies individuelles, subit pourtant l’attaque frontale du discours de base de la publicité : « Mes envies ont tous les droits, rien ne doit freiner leur satisfaction. »
Dans PR ! A social history of spin (Basic Books), S. Ewen rappelle que le premier maître de la propagande moderne fut F.D. Roosevelt. Il inventa la fausse bonhomie, le « je comprends la situation de M. Tout-le-Monde, parce que je suis comme tout le monde » à présent de règles pour les chefs d’État, même contre l’évidence (ah, l’accordéon de Valéry Giscard d’Estaing…). Stupéfaits par le succès de cette attitude, les patrons américains en comprirent la puissance. Ils mirent très vite en pratique cette technique de contrôle social par le contrôle mental. Ils financèrent (dès 1935 !) une marée de bandes dessinées (Les Histoires de l’Oncle Paul s’inspirent de Uncle Abner says), de feuilletons radiophoniques et plus tard télévisées (The American Family Robinson), d’articles clefs en main envoyés gratis aux journaux. Tous exposaient la version patronale des solutions sociales en termes exclusivement… familiaux. Opinion de gauche ? Le fils enthousiaste mais naïf. Opinion patronale ? Le père plein de sagesse. Ou encore, fille enamourée d’un intellectuel étranger (de gauche), revenant à de meilleurs sentiments pour un technicien 100 % américain (de droite), connu et apprécié par le père.
Pourquoi la droite vénère-t-elle la famille, que le capitalisme et l’argent s’acharnent à détruire ? Parce que la famille est l’école de la soumission, le lieu où l’on apprend à aimer l’autorité.
Encenser la famille, qu’il est le premier à étrangler. Encenser la fidélité, quand il licencie sans hésitation. Encenser le savoir-faire, quand il organise l’enseignement de l’ignorance. Encenser l’abondance, quand il ravage la planète.
Le capitalisme voue un culte à ce qu’il détruit. Ce qui nous procure au moins une consolation, car ce qu’il encense le plus, c’est lui-même.
Les personnes intéressées liront l’excellent livre de Ferdinand Lundberg, Les Riches et les super-riches, Stock.

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