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par Monde libertaire le 4 septembre 2018

Lecture : Aventures chez les transhumanistes de Mark O’Connel

article extrait du Monde libertaire n°1796 de juin 2018



Ce livre de Mark O’Connel (2) qui est à la fois sérieux, instructif, désopilant et a surtout le grand mérite d’être drôle en portant à réfléchir, débute par une définition des transhumanistes dont l’objectif consiste à « se rebeller contre l’existence humaine telle qu’elle nous échoit […] et fondé sur la conviction qu’il nous faut utiliser la technologie en vue de contrôler l’évolution future de notre espèce […] pour éradiquer la mort par vieillissement et fusionner avec les machines pour enfin mener une vie conforme à nos idéaux les plus élevés. »
Nous sommes prévenus. L’enquête conduite par O’Connel avec la plus grande rigueur commence alors qu’il quitte son Irlande natale et débarque dans la Silicone Valley (Californie) à la rencontre des plus célèbres et actifs transhumanistes subventionnés par les fonds privés des milliardaires internationaux pour leurs recherches sur l’Intelligence artificielle (IA). Première rencontre avec le professeur Max More dans une banlieue de Phoenix, pays des « corps en suspens », où ce dernier a déjà pratiqué la cryogénisation (conservation à très basse température, usuellement −196 °C, de tout ou parties d’êtres vivants dans l’espoir de les ramener à la vie par la suite lorsque les avancées scientifiques seront suffisantes) sur 117 « morts cliniques volontaires ». Une nouvelle science transformée en commerce aussi prometteur que florissant…
Deuxième arrêt chez Randal Koene, spécialiste en carboncopie (organisation à but non-lucratif destinée à faire progresser l’ingénierie des tissus neuronaux, l’émulation du cerveau et le développement de neuroprothèses, pour créer des substrats d’esprits indépendants). Il s’agit de scanner les cerveaux en très haute définition et en 3D pour stocker et conserver leur contenu dans un réceptacle adapté et pouvant traverser le temps. Rien de plus, rien de moins. Les chercheurs ont d’ailleurs déjà imaginé un stockage des cerveaux à grande échelle si cette pratique venait à se généraliser…
O’Connel nous offre ensuite quelques passionnants chapitres sur les rêves et cauchemars induits par l’IA, ponctués d’interviews de chercheurs regroupés au sein du MIRI (dont la mission est de s’assurer que la création d’une IA a un impact positif) manifestant quelques doutes « quant à notre capacité à communiquer » avec ces futures machines intelligentes sophistiquées, substrats et autres robots, « conscients des dangers encourus », certains d’entre eux mettent en avant le principe de précaution : « L’IA pourrait se montrer dangereuse parce qu’elle est différente de nous, [humains, au corps faits de chair et de viande] dépourvue de sentiments humains, d’empathie, immunisée contre la colère et l’empathie. »
Pour sa part, Randal Koene répond que « Tout dépendra du substrat, du type de support qui sera mis à notre disposition », propos relativisé par Elon Musk qui lui considère que l’IA est : « le plus grand événement de toute l’histoire de l’humanité mais pourrait tout aussi bien être le dernier, à moins que nous trouvions dès à présent un moyen de réduire les risques au maximum ».
Puis O’Connel nous emmène assister au « Darpa Robotic Challenge » de Pomona qui met en concours les robots les plus perfectionnées. On y découvre d’abord des robots intelligents plutôt sympathiques capables de remplacer les hommes pour le traitement des sites contaminés, puis leurs pendants beaucoup moins sympathiques présentés à « L’Amazon Peacking Challenge » : des robots voués à remplacer les employés aux basses tâches dans les entreprises « permettant de nouvelles performances débarrassées des contraintes humaines (pauses toilettes, fatigue et syndicalisme…) », doux rêve des techno- capitalistes caressant l’idéal de contrôler aussi bien les moyens de production que la force de travail elle-même. Puis, dans le rayons sécuritaire, la firme Hewlet Packard, sous contrat avec l’armée américaine, présente des robots dotés d’armes technologiques « capables de remplacer les militaires humains trop vulnérables » ou encore des prototypes de robots policiers, armés de gyroscopes stabilisateurs de tuyaux de gaz lacrymogène intégrés dans leur discrète protubérance phallique pour charger efficacement les manifestants ou les ouvriers en grève… Petit arrêt ensuite au pays des « cyborgs » dans la banlieue de Pittsburg, plus allumés ou cocasses les uns que les autres, ceux-ci cherchent à « augmenter l’humain grâce à des technologies sûres, abordables et libres de droits, conçues pour être implantées sous la peau et accroître les capacités sensorielles et communicationnelles de notre corps »
Nous accompagnons ensuite l’enquêteur à une conférence sur la dimension religieuse du transhumanisme, en compagnie d’une propriétaire de sexshop, d’un mormon, d’un éditeur ésotérique, d’une boudhiste, etc. Au vu de la convergence semblant exister entre les différentes religions représentées, O’Connel constate que le mouvement transhumaniste n’est pas en contradiction avec le religieux dans la mesure où il répond à sa manière aux contradictions et frustrations fondamentales de l’existence (l’enfermement dans son corps). Arrêt chez les adeptes de la recherche contre le vieillissement et dernier voyage dans le « bus de l’immortalité » à travers le désert du nouveau Mexique avec Zoltan, candidat aux présidentielles de 2015. Ce dernier expliquant aux rares prospects égarés que son bus de campagne en forme de cercueil est « une provocation dont le but est de susciter la controverse aux Etats-Unis pour sortir l’opinion publique de son apathie sur la question de la mortalité humaine ». Roen son « assistant » qui garde sa virginité en attendant l’ère enchantée des sexbots (robots dotés d’une IA et conçus pour faire l’amour) « moins décevants que les humains en la matière »...
En conclusion de son livre aussi sérieux que foldingue, à lire avec délectation, O’Connel nous lance cet avertissement : « J’ai toujours eu un avis mitigé sur les innovations technologiques. Elles m’ont certes beaucoup simplifié la vie, mais j’ai parfaitement conscience que les entreprises qui les développent en profitent pour contrôler et monnayer nos activités, dans le seul but réel de nous réduire à des amas de données et donc à une source de croissance de profits. […] Après avoir terminé mon enquête, j’en suis venu à penser que l’avenir n’existe pas à proprement parler, sinon comme une version hallucinée du réel »…What else ?


PAR : Monde libertaire
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