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par nuage fou le 25 mars 2019

Camp d’été 2018 de la Fédération Anarchiste – Saison I, premier épisode.

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De natura rerum- PART II.

article extrait du Monde libertaire n°1803 de février 2019
La première Saison du Camp d’été de la Fédération Anarchiste qui s’est tenue l’été dernier à la Ferme Intention du village Breton de Callac a été l’occasion de nombreux et fructueux échanges regroupant fédérés, anarchistes, sympathisants et curieux. Le Monde Libertaire vous propose une série d’articles de synthèse. Ce second article complète le thème agriculture et nourriture. Les questions et interventions ont été regroupées afin d’en faciliter la lecture, et l’on ne peut totalement exclure que quelques notes personnelles y aient trouvées leur chemin, lors de la transcription puis de la mise en forme des interventions.




Dans une perspective de projet social libertaire, se posent bien sûr les questions des moyens de production et de distribution. Mais il faut nous extraire de l’injonction à nous identifier à homo œconomicus, ludion schizophrène enfermé dans le double rôle de producteur ou de consommateur. Il est nécessaire de réactualiser l’évidence : nous sommes des êtres vivants qui produisent et consomment, et déploient mille autres activités. Nos pratiques alimentaires sont en rapport direct – intime – au temps et à l’espace, aux saisons et aux territoires, au singulier et au collectif. On ne peut donc détacher les questions économiques de celle des modes d’alimentation, qui entraîne avec elle de larges pans de nos existences. Parmi les formes que prend le refus de la domination capitaliste se trouvent par exemple la réactualisation de pratiques très concrètes, comme celle – ancestrale – de la cueillette, de l’auto-production, ou encore la maîtrise d’une cuisine saine et adaptée à nos besoins, à partir de produits frais ou bruts, ainsi que les méthodes de conservation résilientes et économes en énergies.

Émergent ainsi les thèmes de la récup’, du glanage voire du vol, comme des modalités de débrouilles pragmatiques tout autant que politiques. Certains squats par exemple collectent chez les commerçants la nourriture en surplus pour la cuisiner et la partager pour avec les habitants du quartier ou des migrants de passage. Inversement, une étude de rudologie – l’étude des déchets – aux États-Unis d’Amérique a mis en évidence que les membres des classes moyennes inférieures jetaient massivement les produits avant leur date de péremption. Plus massivement encore, les contraintes capitalistes et bureaucratiques de normes, de profit, de « beauté » ou encore de quotas créent mécaniquement un gâchis aberrant, estimé en France à 150 kilos par personne et par an. Ce modèle de production-distribution impose de jeter des produits consommables, fruits d’un travail dont il faut pourtant assumer le coût, et produit du gaspillage à tous les étages et à toutes les l’échelles. Individuelle, par imprévoyance, incompétence et négligence. Et collective, pour cause de recherche du profit, de bureaucratie, de nomophilie et d’hygiénisme. Que ce soit dans les restaurants, les cantines des lieux de travail ou encore dans les écoles et les hôpitaux, le gâchis se loge partout. Mais ce gâchis n’est pas qu’alimentaire, il est porteur d’un nihilisme moral, comme on peut par exemple le constater dans le cas des écoles primaires. Sous couvert d’hygiène, et en vérité pour des raison d’économies et d’industrialisation, l’introduction des self-services et de « la chaîne du froid » dans nombre d’écoles primaires est une source de désordre non seulement alimentaire mais aussi éducatif. La cuisine n’est plus préparée et servie sur place par des cantinières maternantes, les « mamies », qui assuraient la cohésion des tablées et le suivi bienveillant du repas de chaque enfant. Elles sont maintenant remplacées par des salariés précaires et pressurisés, s’activant invisibles derrière les étagères où sont empilées des « portions », afin d’expédier le repas dans les délais. Sans contact, ni avec les enfants, ni avec les équipes pédagogiques, ces personnes travaillant à la chaîne sont déshumanisées, et cette destruction du lien social atteint également les enfants. Livrés à eux-mêmes à un âge critique où les pratiques sociales et alimentaires se consolident, ils s’agrègent et mangent au gré de leurs pulsions : n ’importe quoi et n’importe comment. Et c’est bien sûr dans l’indifférence totale d’une bureaucratie dont les seuls critères de « reporting » sont les paramètres de la sacro-sainte chaîne du froid, que près du tiers des repas finit à la benne. La qualité et la convivialité ont été congelées puis broyées par une ingénierie abstraite, inhumaine. Et de surcroît, n’étant pas mesuré, le gâchis n’existe simplement pas.

Cuisiner donc et passer à table... on tend à faire des plaisirs de la cuisine et de la table, une évidence, et à tel point que le « Repas gastronomique Français » est inscrit depuis 2010 au patrimoine immatériel de l’humanité ! Il est vrai que pour le plus grand plaisir de nombre d’entre nous, nous cultivons l’art et la manière de partager ensemble un bon repas, de pratiquer ce rituel qui réunit le bien manger, le bien boire et le bien converser. Le choix des mets, des vins et des convives, la précision des recettes, la décoration de la table et la mise en scène des plats, la place de chacun, les sujets que l’on aborde – ou pas – tout cela nous importe et un savoir-faire se transmet d’une génération à l’autre. Donc, plutôt un grand bonheur ! Certes... certes... mais il y a toujours un coté obscur, et le grand bonheur, chacun le sait aussi, ça n’est pas toujours et ça n’est pas pour tous ! Pour certains, et plus souvent d’ailleurs pour certaines, c’est plutôt une lourde, très lourde contrainte, qui revient chaque jour et jusqu’à trois ou quatre fois, et qui s’alourdit encore s’il faut nourrir des enfants victimes des mirages de la malbouffe. Les plats cuisinés sont la solution capitaliste au manque de temps, parfois de savoir-faire. Plutôt que cuisiner, il suffit de payer un peu plus, de travailler toujours plus... Ces plats pourtant, c’est bien connu, sont trop gras, trop salés, trop sucrés, ingéniérés plutôt que cuisinés et augmentés d’ingrédients toujours plus suspects. Cette nourriture remplit les poches des dirigeants et actionnaires d’une industrie alimentaire des plus cyniques,au prix de la forme et de la santé de ceux qui la consomment. Mais savoir n’est pas pouvoir ; la pression du quotidien est souvent plus forte que la connaissance, et on constate que la viande, les fruits et légumes, les pains et céréales cèdent du terrain aux produits transformés et aux plats préparés. S’il est certain que le gaz et l’électrification des cuisines ont allégé le fardeau et contribué à desserrer - pour nombre de femmes - la force des chaînes qui les attachent à leur fourneau, le problème du poids et du partage des tâches ménagères reste entier. Des formes de mutualisation, de cuisines collectives peuvent contribuer utilement à en répartir la charge. La question de ce qu’on mange et comment on mange renvoie ainsi directement à celle de la mise en place de moyens partagés, conduisant aussitôt à réfléchir aux modes d’habitation, en particulier collectifs.

Prix des produits , revenus des producteurs
Évaluée à 35% en 1960, la part de l’alimentation dans les dépenses de consommation est maintenant de 20%. Une bonne nouvelle qui n’est qu’apparente, car la part du logement est passée pendant le même intervalle de 12% à près de 30%. Cet effondrement n’a été que l’occasion d’un transfert vers les poches des banques et des propriétaires. Accepter de payer plus cher son alimentation, c’est donc assumer une vision globale de la société, comprendre quels sont les justes prix d’un logement correct et d’une alimentation saine, et quelle est la juste rémunération des producteurs. Mais les prix des aliments peuvent-ils durablement dépendre des revenus des acheteurs ? Des systèmes de mutualisation combinant argent et prix libre peuvent-ils fonctionner sur la durée sans une diversité de revenus parmi les acheteurs, pour soutenir la mutualisation par des mécanismes de compensation. Les AMAP [note] se sont données comme rôle de soutenir l’agriculture paysanne et redynamiser les communautés locales, cela peut donc passer aussi par des soutiens financiers. Mais on peut remarquer après des années de pratique, que les utilisateurs d’AMAP ou les sociétaires des coopératives alimentaires sont souvent blancs et de catégories sociales moyennes ou aisées. Comment rendre ces espaces plus ouverts et plus accessibles, comment élargir les pratiques qui fonctionnent bien ? On est en effet rapidement confronté à la question de ce que chacun est prêt à faire de son argent, mais toujours sous la contrainte dure de ce que l’on peut vraiment en faire. Et cette dernière considération en conduit certains directement chez LIDL, comme cela a été partagé.

Ce genre de projets, enfin, ne demande pas toutefois uniquement de pouvoir participer financièrement, mais aussi de la disponibilité en temps, et surtout, à la base, la prise de conscience de l’importance d’une forme même limitée d’autonomie alimentaire.

Des labels et des normes
A défaut d’être dans toutes les bouches le ‘Bio’ se trouve au moins dans tous les discours ; cette percée incontestable due, comme souvent, à l’acharnement de quelques utopistes, est certainement le signe d’une victoire, d’un frein mis à l’agriculture capitalo-techno-productiviste. Mais la longévité du capitalisme tient aussi à sa puissante capacité d’adaptation, et la récupération est une de ses méthodes : incorporer la contestation qu’il ne peut affronter, pour en dissoudre l’aspect subversif. Que signifie en effet le label ‘bio’ quand il est maintenant dépolitisé et utilisé par les grandes surfaces commerciales pour dépolluer leur image tout en augmentant leurs profits [note] , tandis que dans l’ombre des couloirs de Bruxelles, leurs lobbyistes s’activent à grands frais à en dégrader la portée ?
Il ne devrait pas y avoir besoin de label ‘bio’ mais plutôt l’impossibilité du non-bio, car bien avant d’être un ensemble de techniques dont la mise en œuvre est formalisée par un label, le bio est une attitude, une défiance vis-à-vis d’un système agro-alimentaire pour lequel nos corps ne sont que des moyens. Ce qui est choquant est qu’on tolère l’existence de cette malbouffe, et qu’on doive payer pour l’éviter, par de l’argent ou de la paranoïa lorsque l’on fait ses courses, progressivement transformées en parcours du combattant. Une petite parabole de plomberie rappelait pendant le débat que pour les authentiques producteurs bio, la mise en place de labels et de normes n’encourage nullement l’amélioration des pratiques, mais les pénalise plutôt en ajoutant de lourdes contraintes de paperasse et de bureaucratie improductive, voire contre-productive. Les contrôles réalisés sont en pratique ceux des lignes de comptes et des factures… ce qui ne garantit pas grand-chose. On peut d’ailleurs interpréter la mise en place de ces systèmes de contrôle abstraits comme un support indirect à la gentrification des campagnes, et pour les participants aux débats, manger local, connaître et côtoyer les producteurs semble, à tous points de vue, un bien meilleur moyen de garantir la confiance.

Élever des bêtes, manger la chair?
En amont même du débat sur la légitimité de la consommation de chair animale, il semble acquis que du simple point de vue de sa soutenabilité, elle ne peut être que modeste, et redevenir occasionnelle. La croissance de la population humaine qui s’accompagne d’une forme d’universalisation du mode de consommation occidental carné, issu des trente glorieuses, pose le défi des seuils écologiques. Callac se devait donc, en premier lieu, de proposer une nourriture végétarienne à celles et ceux qui se refusent à manger de la chair ou en limitent volontairement la consommation. Ce fut l’occasion de déguster et parfois découvrir des plats savoureux préparés avec art et ardeur par une équipe aux multiples talents, emmenée par deux dynamiques cuisiniers tout droit venus de Belgique.

Au-delà du difficile accès à une terre non dégradée, la surconsommation d’eau par l’élevage devient un des problèmes aigus de la production alimentaire : l’élevage représente en effet 70 % de la consommation d’eau à l’échelle mondiale. Ces bêtes en surnombre produisent près de 15% des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine, et l’on pourrait aligner, les concernant, nombre d’indicateurs tendant vers le rouge. Le coût énergétique et écologique de la viande nous invite donc à être très pragmatique et à questionner sans plus attendre l’apparente évidence de notre culture carnée. Et si les animaux terrestres sont les plus fréquemment mentionnés, on ne peut oublier les bêtes aquatiques. Ces novox absolus sont également à la peine. Nombreuses sont les recommandations, pour des questions de santé, de ne pas manger les poissons issus de la pisciculture industrielle, en particulier le saumon, mais l’on sait également que les poissons de pleine mer sont en grand danger. Conséquence d’une surpêche hors de contrôle, les bateaux vont toujours plus loin, toujours plus profond, pour y pêcher les poissons toujours plus jeunes d’un nombre croissant d’espèces. La consommation massive de chair doit cesser, c’est un fait, et ce sujet est d’ordre international, intimement lié au rééquilibrage de la richesse entre le nord et le sud. Alors qu’en France, après avoir explosé après guerre jusqu’à devenir biquotidienne la consommation de viande diminue depuis les années 80 [note] , la Chine a multiplié sa consommation par 7 depuis les années 1970. Si l’on raisonne donc en internationaliste, il apparaît vite que le niveau de consommation de chair des sociétés occidentales ne s’exporte pas, il nous appartient de le réviser sans plus attendre.

Reste enfin la question éthique d’un modèle adossé à la coercition, qui ne peut que nous interpeller en tant qu’anarchistes,. Omnivores, nous pouvons choisir ce que nous (ne) mangeons (pas) ; cette liberté à un double prix, il nous incombe de l’éclairer et de l’exercer. Les historiens nous disent certes que la consommation de viande est multi-millénaire et fut un des support au développement et à la croissance de notre espèce. Mais ils nous rappellent également que l’ingestion de chair est une question qui travaille l’humanité probablement depuis que nos ancêtre ont compris la mort. Une question qui se décline selon de nombreuses dimensions, allant de la compassion pour la souffrance animale, aux croyances en diverses formes de métempsychoses, en passant par les tabous les plus variés imposés par les autorités religieuses. Les religions bien sûr se sont emparées de la chair, inventant et imposant aux crédules un fatras d’interdictions plus farfelues les unes que les autres : pas de porc ici, pas de vache là-bas, ou encore interdiction du mélange de viande et de lait, la liste est très longue... On l’a un peu oublié, mais les catholiques n’ont pas été de reste, interdisant au gré des bulles papales la consommation du lièvre (trop lubrique), du cheval (trop proche), ou encore imposant le poisson le vendredi (en mémoire de la Passion du Christ) et l’agneau de Pâques (en mémoire de sa « résurrection »... ). Travaillant à définir et pratiquer la « vie bonne », les philosophes n’ont pas non plus été de reste. Il y a plus de vingt-cinq siècles, la secte des Pythagoriciens était végétarienne et nombre d’écoles philosophiques ont pris position contre l’ingestion de chair [note] . Ce sujet, à la fois intime et public, toujours plus prégnant, a donc toute sa place dans la culture et les espaces anarchistes. Pour le dire autrement, il n’est pas besoin d’endosser les habits de l’antispécisme [note] pour compatir à la souffrance animale et en tirer des conclusions sur son alimentation ; pour constater que la domestication des animaux n’apporte que bien rarement le bénéfice mutuel d’une relation symbiotique, mais repose le plus souvent une relation de domination mobilisant, selon les espèces, un mélange peu ragoutant d’argent, de ruse [note] et bien sûr, de force. La perception d’une forme de continuité enfin, entre l’exploitation animale et l’exploitation humaine, incite également à se poser la question de son abolition. A part quelques précurseurs [note] , le projet social anarchiste, largement imprégné de l’humanisme des Lumières, s’est longtemps satisfaisait d’être celui d’une société humaine fraternelle, préservée des nuisances de l’argent et du pouvoir – les femmes souvent et les animaux étaient repoussé aux marges. Mais un nombre croissant d’entre nous semble penser qu’il faut aller au-delà et qu’il nous faut dorénavant explorer sans manichéisme ni bondieuserie, mais à la lumière de ce que nous rapportent les scientifiques, ce que serait une société juste pour tous les êtres sensibles. Pour certains, il faudrait que les anarchistes deviennent végétariens ou végans, d’autres semblent hermétiques à cette position et n’envisagent pas de se passer de chair. Une difficulté ici, est que l’on ne peut se satisfaire d’une position de principe, on ne peut se payer de mots. Il faut aussitôt assumer les conséquences dans sa vie quotidienne et cesser de manger les animaux, ou au moins d’en réduire très sérieusement la consommation. Ce débat, parfois très passionné, mérite d’être poursuivi, sans perdre de vue toutefois – et cela a été répété – que c’est le bien des sociétés humaines qui fonde notre objectif commun.

De nombreuses autres questions ont été évoquées mais non développées dans ces discussions, telles que la question des rapports entre les salarié.e.s agricoles et les paysan.ne.s ou encore celles de l’agriculture urbaine et de l’alimentation de villes de plusieurs millions d’habitant.e.s. La suite l’année prochaine !

– Les débatteurs de Callac, réinterprétés par Nuage Fou, Paris.
PAR : nuage fou
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