« Une ado est violée »*

mis en ligne le 5 novembre 2009
1571PolanskiTels des grelots agités par ovins pavlovisés aux yeux exorbités crétinisés de ne parvenir à ne voir et ne s’ébaubir que de béer et braire à suivre la danse obscène des pixels crachotés expectorés en dégorgements d’images sélectionnées présentées animées commentées grassement rémunérées accumulées capitalisées par les call gueules à claque (outre celles, gueules et claque, des piétailles zombies harponnées pour servir applaudissements et clameurs sur plateaux en toc) du très petit écran, basset frénétiquement adonné à lustrer les ors et les pompes de tous les pouvoirs - flagornerie servilité férosserie cupidité y font suintante pestilence de polluante porcherie,

(tels des grelots)
les mots « viol » et « pédophilie » continuent d’éclater et tintinnabuler à nos oreilles pour nous alerter et nous mettre en garde et blinder portes et fenêtres contre les ogres baffreurs de petits enfants pas sages, contre les barbes- bleues tueurs en série de tendres et innocentes jeunes épouses séquestrées, contre les méchants loups avaleurs de grands-mères recuites en retraite, contre les draculas qui ne desserrent leur denture impeccable que pour mieux serrer pomper les palpitantes goûteuses carotides de fiancées trop naïves - ne sentent-elles donc pas l’haleine fraîche tombale du tombeur qui vers elles à sûrs pas lents tout susurrant s’approche,

(« viol » et « pédophilie »)
terribles mots pour films d’épouvante que ces deux-là, qui se gardent bien, ô malheur des temps, de nous mettre en garde contre les sombres agissements incestueux domestiques perpétrés derrière portes matelassées d’honorabilité, contre les poussées fantasmatiques d’une espèce encarriérée de petits juges hyperzélants, contre les indignations préfabriquées de plumitifs frimeurs égrillards aux regards braqués sur braguettes et strings, contre les sectes et clans politiciens se serrant coudes fesses et phallus pour marseillaiser en chœur de pathétiques et justicières mobilisations de masse destinées à traquer pister dénoncer châtrer lyncher les boucs de la luxure émissaires de sperme et de mort qui hantent les abords des bois, collèges, hypermarchés, boîtes, banlieues et bastringues,

(boucs de la luxure)
à peine ces mots dits que voici la malédiction, débondée, qui se met, anti-bouc dressé sur crasse pudibonderie, à bondir sur toutes lèvres logorrhéiques, à cliquer sur tous claviers et sous-claviers, débloquer sur tous blogs, ranimer noms et call gueules (bis) du malin who’s (fucking) who politique et culturel en posture d’affessement, tout cela hissé haut par les pisseuses hilares flagorneries médiatiques (l’on s’marre à tout bout et hors champ) –tandis que sur le plancher des vaches veaux cochons, les foules moutonnantes formatées (ah ces bras mains visages rires sourires pleurs gestes mimiques verbiages) des frustrés envieux ensorcelés décervelés résignés hystérisés paumés télécommandés, se ruent (rutent) et s’en donnent à cœur joie d’enfin pouvoir cracher le fiel, exsudé par toute une vie de malheur, maltraitance et soumission, sur l’Artiste, la Star, hollywoodienne de surcroît, venue cueillir un nouveau titre de gloire (Prix pour l’ensemble de l’œuvre) au Festival du Film de Zurich

(Zurich Film Festival)
épatante occase, pour que, Yes, Your Honor, sur ordre de la ministresse suisse de la justice, la police cueille l’artiste franco-polonais Roman Polanski à sa descente d’avion, 26 septembre 2009, et le jette en prison, appliquant, tombé du ciel, un traité d’extradition passé avec les États-Unis, après condamnation du cinéaste en 1978 pour « relation sexuelle illégale » avec une mineure, Samantha mannequin 13-14 ans. Ah la brave et loyale et correcte justice suisse au timing un peu branleur (time is money) – blindée au point de n’être pas encore parvenue, à ce jour, à sentir sous ses pieds les chambres fortes et alignements de coffres où dorment d’un serein sommeil richement réparateur et candidement rémunérateur les paquets de milliards escroqués à leur trop chère « patrie », comme ils nomment leur pays l’arme à l’œil, par des dizaines de milliers d’honorables citoyens : spéculateurs, patrons, magnats, artistes, commerçants, politiciens, dictateurs, trafiquants, maffieux, tueurs de masse (mais des chefs d’État envisagent, à ce que l’on colporte, de se baisser pour glaner quelques miettes),

(super-honorables citoyens)
ne le sont-ils pas, ces magistrats américains capables – en cette criarde et hard démocratie US – d’infliger rubis sur l’ongle des siècles de prison à des condamnés âgés ou moribonds, dont certains apprennent avant de claquer qu’on les a reconnus victimes d’une erreur judiciaire ; magistrats qui bargain – marchandent – des délits et des peines (ô Beccaria) avec avocats aux honoraires grimpant de manière inversement proportionnelle aux sanctions (jours de prison, amendes) requises contre leurs clients plumés ou remplumés, lesquels, même innocents, préfèrent plaider coupables au rabais plutôt que d’entrer dans l’engrenage infernal procès incarcération acharnement judiciaire directement proportionnel, lui, à l’impact médiatique qui le nourrit et s’en nourrit. Pour avoir récusé la compétence d’un juge qui prétendait juger ses travaux et fit brûler ses ouvrages et son matériel expérimental, le psychanalyste et penseur Wilhelm Reich se retrouve en prison, il y trouve la mort, en 1957, à 60 ans, dans des conditions non élucidées. Cas exemplaire, pour notre analyse, que celui d’un Charlie Chaplin devenu, plus pour la puissance critique de son cinéma (Les Temps modernes 1936 toujours présents à France Télécom 2009) que pour « sympathies communistes » vaguement alléguées, la cible privilégiée de la chasse aux sorcières menée par la commission des activités anti-américaines MacCarthy – un Charlot, donc, qui préfère filer… à l’américaine, et s’exiler, via l’Angleterre, en Suisse. Roman Polanski retient la leçon : proie d’un magistrat qui, tortillant de la lèvre sous les spots médiatiques, renie sa parole et le menace de procès et de prison, il choisit l’Europe et la liberté,

(l’Europe et la liberté)
si l’on peut dire ! Il en connaît le prix, cher payé. Né à Paris en 1933, il se retrouve, âgé d’à peine quatre ans, en Pologne, où le père, juif polonais natif de Cracovie, a décidé de retourner – pour leur malheur. Devant la menace nazie, le père envoie sa famille à Varsovie – écrasée bientôt sous un déluge de bombes. Les Allemands envahissent la Pologne, et se livrent au massacre et à la déportation massive des Juifs ; au terme d’une résistance farouche, le ghetto de Varsovie est rasé ; tandis que ses parents sont déportés, Polanski, âgé de dix ans ans, parqué dans le ghetto de Cracovie, réussit à s’échapper, et à survivre, entretenu par des voisins et de bonnes âmes ; sa mère meurt au camp d’extermination d’Auschwitz, le père parvient à survivre au camp de Mathausen ; après diverses errances, l’adolescent Polanski découvre le merveilleux cinéma, travaille avec Wajda, réalise de fulgurants courts métrages, et son premier film, Le couteau dans l’eau (1962).

(Le couteau dans l’eau)
coup d’essai qui est coup de maître : maîtrise de l’image et de la mise en scène, en laquelle s’expose une réflexion grave sur la société et la condition humaine. Il s’est trouvé qu’inaugurant en 1969 mon cours d’analyse filmique à l’université de Vincennes, au tout nouveau département de cinéma, j’ai été amené à travailler, presque plan par plan, sur les premières œuvres de Polanski ; Le couteau dans l’eau déroulait une critique lucide, sobre, concrète, et risquée (la police est partout), des relations de personnes dans la Pologne stalinienne ; Rosemary’s Baby (1968) déployait, sur registre d’épouvante « conviviale », tout un spectre de la civilisation américaine ; Un homme et une armoire (1958) et Cul-de-sac (1966) constituaient d’âpres constats, sur grand livre d’absurde et de déréliction, de la réalité humaine. Ces mises en images percutantes, passionnées en même temps qu’ironiquement satanisées (ébouriffant, Le Bal des vampires, 1967 !), portées par une impressionnante virtuosité technique, s’imposaient comme perception aiguë de l’existence, mêlant approche psychosociale, déclinaison clinique, terreur, parodie, humour noir. Toutes choses impardonnables – protégées par la grâce du succès critique et public – dans nos cultures du bonheur à tire-larigot et de ce rire télévisuel à gogo qui mérite l’appellation d’hilaro-fascisme 1,

(hilaro-fascisme)
ce qui ressort de plus misérable et consternant, fanatique et régressif, au sens le plus menaçant des termes, dans la reviviscence soudaine et l’embrouille délibérée de l’affaire Polanski, c’est que les accusations de « viol » et de « pédophilie », non retenues dans le cadre juridique strict, servent avant tout au déferlement, ruée, rush d’une rage sexophobique et haine de la sexualité, dont on croyait l’étau quelque peu desserré avec les mouvements de mai 1968, en France et dans le monde. On se voit confronté, au contraire, avec tam-tams et surenchères médiatiques, à l’expression quasi caricaturale, brutale et égrillarde (blague et bagatelle pour tout, ravageuses, c’est l’hilaro-fascisme) de ce travail de la rumeur, de la calomnie (ô Beaumarchais) et du lynchage (ô Pasolini) que Wilhelm Reich a décrit dans ses œuvres magistrales de 1933, La psychologie de masse du fascisme, L’analyse caractérielle, et dans son pamphlet américain de 1948, Écoute, petit homme - rumeur, calomnie, lynchage, et tout le tralala médiatique, politique, religieux, moralisateur, qui convergent, par des biais divers, toutes bassesses et malversations permises, vers ce point focal, central, pivotal, capital : l’acte sexuel,

(l’acte sexuel)
il est au cœur de l’affaire, mais travesti, habillé ou déshabillé (pour Vogue) en « affaire de sexe », fait divers, pédo, porno ou pervers, c’est même mouture pour les médias : l’adulte lubrique (vieille rengaine sans cesse dégainée : « le cochon qui sommeille dans l’homme ») abuse de l’enfant innocent (ô doux jésus !). Polanski, la quarantaine, a une « relation sexuelle illégale » – seul chef d’accusation qu’il reconnaît – avec la mineure Samantha. Les parents portent plainte. Un accord est conclu, censé mettre fin à l’affaire. Polanski fait 42 jours de prison, doit verser à la famille des indemnités s’élevant, dit-on, à 500 000 dollars. Samantha, mariée, mère de famille, déclare publiquement avoir pardonné au cinéaste, et accuse en revanche les magistrats de manipulation et d’acharnement, qui lui font mal et lui portent préjudice. J’ai tenu à aborder l’affaire en signalant, en tout premier lieu, bien que trop sommairement, les dimensions politiques, morales, économiques, idéologiques, culturelles, psychologiques, esthétiques, qui la débordent, et de nature à projeter d’autres et plus amples éclairages sur le cas Polanski – tout cela pour circonvenir, si l’on peut dire, le nœud du problème, l’acte sexuel autour duquel gravite toute la sexophobie actuelle,

(sexophobie)
car qu’en fut-il exactement de l’acte sexuel ? L’accusation avancée de « pédophilie » compose un tableau d’infamie, arrosé de champagne, aggravé d’un barbiturique (la « pharmacie » de notre société médicamenteuse) qui permet de faire mousser le mot « drogue » : voyez l’homme mûr abusant d’une « une gamine de 13 ans » ! 13 ans, c’est, dans une chanson délicatement libertaire (fouriériste) de Brassens, l’âge de la petite « princesse » de la zone qui fait des avances au « croque-notes », qui gentiment les repousse : « Y’a pas eu de détournement de mineure ». Or bizarre, voici que pour le ministère français de l’intérieur, c’est l’âge où l’on peut ficher les jeunes, soudain promus conscients et responsables de leurs actes –sexuels inclus ? définis par quels critères et questionnaire ? Il y a des filles de 13 ans qui portent encore des langes, et d’autres qui ont stérilets et pilules ! C’est affaire d’éducation, culture, expérience, maturité. Accusation de « viol » : sur quels fondements ? Y eut-il menace, agression, violence, effraction organique (traumatisme et désastre), ou drague commune, exploitation d’une situation favorable par un adulte usant de pression, séduction, mise en condition, exerçant une forme d’abus de pouvoir que l’on peut dire omniprésente, inhérente à tous les systèmes de relations dans la société tout entière : famille, travail, patrie. Serge Tchakotine a décrit avec force Le viol des foules par la propagande politique (Gallimard, 1939-1953). Que dire aujourd’hui, outre les viols familiaux et domestiques, du viol par médias, publicités, conditionnements multiples, du viol des individus par harcèlements au travail, pressions administratives, contraintes et ingérences de toutes sortes et de tous les instants (micro-viols quotidiens de notre autonomie par réclames téléphoniques) ? Le fond de l’air de la culture est au viol. Pour charger l’artiste, il fut aussi question de « fellation » et « sodomie » – ce qui confirme la motivation sexophobique diffuse pour qui la pratique sexuelle, serait-elle baptisée (ah) normale (eh), demeure fondamentalement péché et perversité, règne de Satan, comme le proclame, parmi tant d’autres (qui le susurrent), de Paul à Benoît XVI, le Père Sinistrari d’Ameno qui, dans son livre Des délits et des peines, au traité « De Sodomia » 2, s’interroge, et questionne par la torture : les sodomites, quels qu’ils soient, quand faut-il les pendre, quand les brûler ? Toutes sortes d’études récentes (rapports, témoignages, sondages, analyses, etc.) donnent une réponse où puisse advenir la joie du corps propre (habeas corpus !) : brûler, oui, mais seulement d’amour, en pratiquant, comme le font d’innombrables couples, seraient-ils baptisés et puritains, « fellation », « cunnilingus », « masturbation », « sodomie » digitale ou phallique, et toutes formes d’exercices érotiques qui font partie d’un commerce sexuel légitime – pourvu qu’il soit fondamentalement équitable, qu’il y ait accord, consentement, connivence, co-itération, et non contrainte, exploitation, menace, chantage, violence, abus de pouvoir.


*. Ce titre utilise, dans une perspective socio-politique, la formule célèbre de Freud, à dominante fantasmatique : « un enfant est battu » (1919).
1. Roger Dadoun, Cinéma, psychanalyse et politique, Séguier, 2000. La télé enchaînée. Pour une psychanalyse politique de l’image, Homnisphères, 2008.
2. Roger Dadoun, Utopies sodomitiques, sur R.-P. Sinistrari d’Ameno, De Sodomia, d’après l’édition de 1754, Manucius, 2 007.