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Chroniques du temps réel
par Evelyne Trân le 1 juin 2020

Sans visage

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La plupart du temps lorsque je promène en ville, j’ai l’impression d’être une vitre badigeonnée de blanc. Cela me donne un profil d’angle qui se confond avec les vitrines tant mon visage est absorbé par cette fenêtre sans voix et les gens n’ont pas conscience que je les frôle ou soupire après eux. Il est très étonnant de pouvoir circuler invisible dans une ville où pourtant mille yeux curieux paraissent balayer les trottoirs.
J’ai pris une grande distance vis à vis de mon visage de sorte que je l’imagine n’être qu’une maison blanche avec cheminée à mille lieues de la forêt. Je puise dans cette capacité à être invisible, comme les abeilles, une sorte de douleur maligne au ventre qui me raccorde aux choses, à mon corps et me permet de m’assimiler à n’importe quoi : un papier sale qui court, une poubelle, ou le capot poussiéreux d’une voiture. J’ai toujours l’impression de tenir ma tête comme on tient la tringle d’un ballon. S’il éclatait, je ne serais guère étonnée. Pour moi, un visage c’est comme une feuille blanche, il faut le colorier sans arrêt. C’est une façon de voir et de toute façon mon corps ne comprend rien, il est têtu, il ressent tout de l’intérieur.
Parler de soi avec insistance : voilà une façon d’exister ou de se défendre. Je pourrai passer des heures à scruter un ongle sale simplement pour pouvoir décrocher à temps avant que l’horloge ne me tombe sur la tête. Mais parfois, cette tête invisible pèse très lourd, très lourd. Il faut la renverser, l’occuper, la traverser. Pendant les huit heures que je passe au bureau, mon corps grimpe chaque marche de l’échelle du temps jusqu’à atteindre le ciel et il a le vertige. Je ne cesse de le flatter pour le rassurer, je l’applaudis à tout rompre et puis enfin, je suis sauvée : un affreux bout de papier traîne sous la table, je le ramasse et verse des larmes de diamant sur la moquette. C’est bon, je peux partir, terminé le rituel.
Avez-vous déjà vu une fenêtre qui se déplace ? C’est tout de même fragile une fenêtre et puis c’est lourd. Evidemment, cela tombe sous le sens, elle est fêlée mais c’est grâce à sa fêlure que je puis entendre geindre le diable vert et respirer.

Paris, le 13 Juillet 2007
Sans mise à jour le 1er Juin 2020

Evelyne Trân
PAR : Evelyne Trân
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