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par Evelyne Trân le 29 novembre 2021

Un brigadier slave

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Les Frères Karamazov d’après Fiodor Dostoïevski, mise en scène de Sylvain Creuzevault




traduction française André Markowicz / dramaturgie Julien Allavena scénographie Jean-Baptiste Bellon / lumière Vyara Stefanova
création musique Sylvaine Hélary, Antonin Rayon
maquillage Mytil Brimeur / masques Loïc Nébréda / costumes Gwendoline Bouget
son Michaël Schaller / vidéo Valentin Dabbadie
production Le Singe

Voilà déjà plus d’un mois que j’ai assisté au spectacle mis en scène par Sylvain Creuzevault « Les Frères Karamazov ». Ce spectacle créé à l’Odéon dans le cadre du Festival d’Automne fait l’objet d’une tournée et je voulais me donner du temps pour lire le livre dont est tiré cette adaptation théâtrale.

Dostoïevski dans tous ses états ai-je envie de résumer au pied comme à la lettre. Aller à la rencontre de Dostoïevski, c’est à tous les points de vue et surtout mental, aller au charbon. Pour une raison simple, c’est que cet écrivain met en place dans ce roman un véritablement éclatement des perspectives à travers des personnages qui n’ont pour seul point commun que d’être issus de la même famille. Il n’y a pas de commune mesure entre le père présenté comme un débauché et un lâche qui a abandonné ses enfants, Aliocha le croyant, Yvan l’intellectuel athée, Dimitri, l’opposant au père et son rival amoureux et Smerdiakov le fils batard.

A la lecture où la voix intérieure des personnages tient une grande place, le thème de l’angoisse parait au cœur de l’œuvre, elle est un manifeste des propres interrogations de Dostoïevski. Cette angoisse liée à des évènements traumatiques, la mort du père, la mort d’un enfant, l’imminence de la mort qu’il a connue en tant que condamné, devient le moteur, le terrain d’une remise en question permanente.

Il est possible d’aborder cette œuvre monumentale à la lumière des concepts de pulsion de mort et de pulsion de vie de Freud. Par ailleurs cette phrase « Dieu est mort, tout est permis » interroge aussi bien les croyants que les athées. Adolescente et inculte, je me souviens de l’avoir entendue de la bouche d’un prêtre et j’avais été saisie par son exclamation parce que soudain le prêtre avait laissé tomber son habit pour ne plus parler qu’en tant qu’homme. Entendre parler un homme au-delà de son rôle social, sa position du plus petit échelon au plus grand, c’est impressionnant.

Mais je reviens aux Frères Karamazov à sa dimension théâtrale à travers la vision qu’en offre la mise en scène de Creuzevault.

Tous les personnages se frappent ou s’invectivent les uns les autres, ont toujours « mal au cœur » et hurlent leur solitude chacun à sa façon. La fraternité c’est celle de la solitude. Qui écoute qui ? Ce qui frappe dans cette famille, c’est tout de même l’absence des mères, à tel point que l’on peut se demander si ce n’est pas cette absence criante qui serait à l’origine de sa débandade. Dostoïevski ne fait pas seulement le procès du meurtrier du père mais aussi celui de toute la famille qui n’oublions pas constitue la première société, sa démarche est donc aussi politique. Ce faisant, il fait sauter tous les gonds de la bienséance en mettant en scène des prostituées, des débauchés, un bâtard etc. et comble de l’inconvenance, quand il s’agit de relater la mort du starets, un moine saint, il parle du scandale de la puanteur propagée par son cadavre alors que tous les disciples attendaient un miracle. Cet évènement est particulièrement saillant dans la mise en scène.

Quelle plaie la famille, plaie béante, incicatrisable. Cela donne à penser que Dostoïevski écrivait avec ce sang là non par masochisme mais dans le dessein, l’espoir ou le désespoir d’y voir plus clair. Alors fallait-il le meurtre du père pour rasséréner les esprits, pour entendre quelque part plus loin Nietzsche déclarer « Dieu est mort ». Où se trouvent-elles la justice et la vérité ? Ébullition des consciences, collectives et individuelles, la marmite est toujours prête à exploser. Les comédiens interprètent de façon poignante tous les personnages. De l’excès ressort le comique, la farce et il faut être cru comme la chair est crue. Montrer ce que l’on ne peut pas dire par exemple des individus encagés dans de sinistres cages suspendues dans le vide. Faire chanter quelques protagonistes sous des airs d’opéra rock, donner l’envie aux spectateurs de les dépenailler, oui puisque l’habit ne fait pas le moine. Evidemment que c’est fort, que ça bouscule, qu’il y a quelque chose d’insensé qui flotte dans l’air. Oui, les comédiens se donnent à fond, ils exécutent un psychodrame déroutant et vivifiant. Et le cri devient force de vie, un hymne à la vie.

« Ne criez pas si fort » vous asséneront quelques juges mais si pour vous faire entendre il faut crier, faisons-nous les chantres de la liberté d’expression selon Dostoïevski.

Il n’y a pas de faux fuyants dans la mise en scène de Creuzevault, visuellement, cela parle et nous choque comme devraient nous choquer les tristes mises en scène des politiques de nos jours, une autre histoire ou toujours la même.

Eze, le 29 Novembre 2021

Evelyne Trân

Représentations en tournée :
Odéon-Théâtre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris du 22 octobre au 13 novembre 2021
L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle les 23 et 24 novembre
Théâtre des 13 Vents – CDN de Montpellier du 12 au 14 janvier 2022
Points communs – Scène nationale de Cergy-Pontoise les 17 et 18 février
Théâtre national de Strasbourg du 11 au 19 mars


PAR : Evelyne Trân
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