Arts et Spectacles > Une fantaisie du brigadier
Arts et Spectacles
par Evelyne Trân le 5 octobre 2020

Une fantaisie du brigadier

Lien permanent : https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=5140

L’Amérique n’existe pas de Peter Bichsel – Fantaisie théâtrale




De Peter Bichsel (Histoires enfantines, Gallimard 1971)
Jeu : Guillaume van’t Hoff
Mise en scène : Dominique Lurcel
Scénographie : Adèle Ogier
Lumière : Guislaine Rigollet

Qu’est-ce qui vous fait choisir une pièce plutôt qu’une autre ? Le titre aurait beaucoup d’importance. Au mot Amérique je sursaute, je pense à l’Amérique de Kafka que je n’ai pas lu, je pense à toutes les Amériques avant les Etats Unis, aux Indiens. Me voilà bombardée de clichés ! Que cette Amérique n’existe pas, cela ne me dérange absolument pas. Il s’agit d’une formule bien sûr et très théâtrale. Ce n’est qu’au théâtre qu’on peut affirmer en tapant du pied, sans se ridiculiser « Non-monsieur, je n’existe pas ! » ou encore « Oui madame, l’Amérique n’existe pas «.

Toute incongruité par sa monstruosité est susceptible de nous faire bondir. Que l’on balaie ou pas les mots sous sa porte, à vrai dire nous sommes tous à la même enseigne c’est-à-dire capables de jongler avec eux, et même de les prendre à la lettre. Dès lors qu’une phrase est bien construite, elle dispose d’une cohérence indubitable qui peut fléchir notre raison, nos doutes et ce faisant nous ouvrir la porte de l’imaginaire à bras ouverts.

« l’Amérique n’existe pas et vous ? » Nous pourrions continuer la conversation avec les personnages de Peter Bischel lesquels, il faut bien le dire, n’ont cure du bon sens général.

Parce que le bon sens général, n’est ce pas, c’est terriblement ennuyeux !

L’inventeur, l’homme qui ne voulait plus rien savoir, l’homme qui avait de la mémoire, l’homme qui voulait vérifier que la terre est bien ronde, l’homme qui n’avait à la bouche que le nom de Yodok, ont en point commun un individualisme forcené et une révolte souterraine, intérieure et dévastatrice contre le train-train quotidien qui les empêche de s’exprimer.

On pourrait dire vulgairement de ces gens-là qu’ils ont pété un plomb ou qu’il leur manque une case.

Elle est tout à fait fabuleuse cette histoire du vieil homme qui ne supportait plus d’avoir en face de lui toujours la même table, le même lit etc. et qu’il ne trouva d’autre solution que de changer le nom des objets :

Le lit, il l’appelait portrait
La table, il l’appelait tapis
La chaise, il l’appelait réveil
Le journal, il l’appela lit
Le miroir, il l’appela chaise
Le réveil, il l’appela album
L’armoire, il l’appela journal ….
Le tapis, il l’appela armoire
Le portrait, il l’appela table
Et l’album photo, il l’appela miroir.

Il parait que beaucoup d’enfants jouent à ce jeu-là. Ça a l’air absurde mais ça a tout de même un sens.

Prenez au mot l’homme qui vous rembarre en disant « Je ne veux plus rien savoir » et même s’il fait beau temps. Pour ce, il calfeutre ses fenêtres.

Mais jusqu’où peut-on aller en raisonnant de la sorte ?

Pour le savoir, vous devez vous rendre au théâtre de l’Essaion, écouter le formidable comédien Guillaume van’t Hoff qui nous embarque dans les histoires certes enfantines de Peter Buschel mais surtout alléchantes, parce que ses personnages nous rappellent que le fantastique, dans le fond, est à portée de main, qu’il peut nous entrainer très loin à partir d’un petit rien, quelque chose qui dépasse de votre poche, vos méninges, vos lapsus, enfin qui déborde de la corbeille à rêves.

Il y a cette montagne de cubes imaginée par la scénographe Adèle Ogier avec laquelle bataille le conteur plus beckettien que jamais (souvenons-nous de Willie dans Oh les beaux jours). De fait c’est le comédien qui jette un sort à ces cubes qu’on a envie de bousculer parce qu’ils donnent à la fois l’impression d’être immuables puisque tous semblables et en même temps à la merci d’un coup de pied qui les fera dégringoler, à la fois lourds et légers.

Guillaume van’t Hoff a le physique de l’emploi, mi-homme, mi-enfant, il a la grâce d’un lutin qui applaudit à toutes les folies des personnages de Peter Bichsel.

Peter Bichsel est un écrivain de langue allemande, célèbre en Suisse pour ses nouvelles et chroniques - où fleurissent les portraits d’étranges humains rencontrés dans des cafés - rassemblées dans un livre hautement recommandé « La couleur isabelle ».

Le spectacle mis en scène par Dominique Lurcel est une véritable boite à pandore contre l’ennui. A ne pas manquer !

Paris, le 5 Octobre 2020
Evelyne Trân

Essaïon Théâtre
6, rue Pierre au Lard 75004 Paris.
Du 27 septembre au 26 octobre 2020 : Les dimanches à 18h et les lundis à 19h15
Du 2 au 16 Novembre 2020 : les lundis à 19 h 15.

PAR : Evelyne Trân
SES ARTICLES RÉCENTS :
Double visite du brigadier
le brigadier et la SORCIERE
Le brigadier néanmoins
Le retour du brigadier libertaire
Connaissiez-vous Henry Pessar ?
11e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Liberté j’écris ton nom
Connaissez-vous Velibor Čolić ?
Le RAT-roseur Rat-rosé...
10e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
9e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Mais ne dîtes pas n’importe quoi !
8e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Fourmi humaine
Sans visage
7e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Tous ces visages qui disent « ouf »
6e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
5e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
COVID 19 encore et encore
4e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
En relisant Baudelaire
3e partie des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Suite des entretiens à bâtons rompus de Patrick KIPPER
Qui se cache derrière son masque ?
CAMUS
Avoir ou ne pas avoir le coronavirus
Confidence de femme
Brigadier !
Le brigadier prend le Tramway, correspondance à Mouette
Et revoilà le brigadier !
L’essence d’un individu c’est son intimité
Le brigadier est de retour...
Je m’appelle Erik Satie, comme tout le monde
Et pendant ce temps Simone veille
Poètes ? Deux papiers...
A voir, deux spectacles au féminin
deux pièces (de théâtre) à visiter au 36, rue des Mathurins
du théâtre en ce début d’année : Saigon / Paris Aller Simple
aux vagues d’un poète
Spectacles de résistance à découvrir au théâtre
SPECTACLES AU FEMININ A LA MANUFACTURE DES ABBESSES
Nouveaux coups paisibles du brigadier : BERLIN 33
Au théâtre : POINTS DE NON-RETOUR. QUAIS DE SEINE
théâtre : l’analphabète
Au théâtre "Change me"
c’est encore du théâtre : Killing robots
Théâtre : QUAIS DE SEINE
théâtre : Et là-haut les oiseaux
Théâtre : TANT QU’IL Y AURA DES COQUELICOTS...
théâtre : l’ingénu de Voltaire
théâtre : Les témoins
Théâtre : un sac de billes
théâtre : Pour un oui ou pour un non
Les coups paisibles du brigadier. Chroniques théâtrales de septembre 2019
Au bord du trottoir
Histoire d’un poète
au poète orgueilleux
La brodeuse
Dans quel monde vivons-nous ?
Portrait d’hybride
Tout va bien
La lutte
Page 57
théâtre : Sang négrier
Théâtre : CROCODILES -L’HISTOIRE VRAIE D’UN JEUNE EN EXIL
Théâtre : Europa (Esperanza)
Théâtre : Léo et Lui
théâtre : THIAROYE - POINT DE NON RETOUR
"Pas pleurer"
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler