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Littérature
par Sylvain Boulouque le 23 octobre 2023

PAGES D’HISTOIRE N°38

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Des fascismes ordinaires

Le fascisme a pris des formes différentes selon les pays. Trois ouvrages permettent d’en cerner les contours.

Peu avant son assassinat supposé par la police politique soviétique, l’écrivain Mihail Sebastian, figure de proue de la littérature roumaine, consignait dans son journal les évolutions vers le fascisme puis le nazisme d’une partie des jeunes écrivains roumains au premier rang desquels le spécialiste d’histoire des religions Mircea Eliade et l’écrivain Emil Cioran. La fascination pour le nazisme que l’on retrouve chez d’autres figures montantes de la littérature européenne (Drieu la Rochelle, Brasillach, etc…) a fonctionné chez un grand nombre d’auteurs. À la différence des futurs thuriféraires d’Hitler, Cioran connaît une évolution inverse se détachant progressivement de ses errements. Néanmoins, Julien Santa Cruz montre comment dans son œuvre de jeunesse cette thématique est particulièrement présente.




Une simple erreur de jeunesse ?
Cioran est né en Roumanie en 1911 dans la bourgeoisie roumaine, le père était pope et propriétaire. C’est lors de ses études secondaires qu’il développe ses premières sympathies pour le fascisme. Il s’agit pour lui d’une vision décliniste de la société. Il accueille avec satisfaction les succès des fascistes roumains de la Garde de fer de Corneliu Codreanu qu’il développe dans plusieurs de ses livres comme La Transfiguration de la Roumanie. À partir de 1937, Cioran développe un antisémitisme obsessionnel, cherchant à exclure les Juifs de la nation roumaine. Lors de son premier séjour en France, il admire le parti fasciste de Jacques Doriot. C’est lors de son deuxième séjour, où il voit l’occupation allemande qu’il renonce alors à son engagement pour un exil intérieur et la construction d’une œuvre littéraire. Adoptant le silence, Cioran a considéré que son engagement a été une erreur de jeunesse sans pour autant s’appesantir sur le sujet... L’ouvrage de Julien Santa Cruz montre au contraire qu’il ne s’agit pas que d’une erreur mais d’une vision du monde marquée par le pessimisme philosophique, par le prophétisme et par une vision nietzschéenne de l’homme rédempteur mais aussi par le ressentiment. Une excellente mise en perspective historico philosophique.
• Julien Santa Cruz
Cioran ou la tentation du nazisme
Imago 2023, 246 p. 23 €

La Milice de Darnand
En France, le fascisme a pris des formes différentes. L’étude sur Joseph Darnand d’Éric Alary vient souligner combien la Première Guerre mondiale puis l’Occupation ont été centrales dans ce phénomène. Darnand est né en 1897 dans une famille catholique conservatrice d’origine sociale modeste. Son père est cheminot. Il quitte l’école à 11 ans pour l’apprentissage. Très marqué par l’esprit de la Guerre et l’Union sacrée, il veut s’engager. Finalement appelé sous les drapeaux en 1916, il participe aux combats avec enthousiasme et peut-être déjà une certaine cruauté, puisqu’il devient nettoyeur de tranchées. Son goût pour la violence le fait adhérer successivement à l’Union nationale des Combattants, à l’Action française puis à la Cagoule. Il est arrêté en 1938 pour sa participation à la tentative de coup d’État organisé par Eugène Deloncle. Nationaliste, il participe à la bataille de France en 1940, où il est distingué pour ses actions. Partisan de la première heure de Pétain, sa nomination constitue pour lui aussi une « divine surprise ». À la demande du Maréchal, il fonde le Service d’ordre légionnaire, qu’il transforme en 1943 en Milice. Darnand enjoint alors ses hommes « de nettoyer » le pays des Juifs, des communistes, des gaullistes, des Francs-maçons, la liste n’est pas exhaustive. Les miliciens montent tuer aux côtés des Allemands les résistants du plateau des Glières, assassinent l’ancien Président de la Ligue des Droits de l’Homme, Victor Basch et des ministres du Front populaire, Jean Zay et Georges Mandel, spolient et pillent régulièrement les Juifs et servent de supplétifs aux actions de la Gestapo. À la fin de la guerre, Darnand et ses hommes revêtent l’uniforme de la SS. Ils fuient la France pour l’Allemagne, séjournent à Sigmaringen dans l’éphémère gouvernement en exil. Darnand se rend en Italie soutenir Mussolini, mais est capturé, remis à la Haute cour de Justice et fusillé.
• Eric Alary
Joseph Darnand
Perrin 2023, 384 p. 24 €





Sigmaringen
Ce sont ces figures que l’on retrouve dans le très bon roman policier de Pierre Olivier. A Sigmaringen aux côtés de Darnand est présent une autre figure centrale de la collaboration, Jacques Doriot, l’ancien responsable des Jeunesses communistes, qui a versé dans le fascisme à partir de 1936. Si Darnand part en Italie, Doriot meurt sous l’uniforme SS suite à un bombardement allié. Un responsable du SIPO, le contre-espionnage nazi, vient semer le doute parmi ses partisans. L’autre propose une intrigue forte montrant que dans ce petit milieu de collaborationniste, décrit avec finesse et maitrise, plusieurs tentent de changer de camp pour sauver leur peau, soit troquant leurs allégeances idéologiques, contre des informations, soit en espérant restaurer l’ordre brun.

• Pierre Olivier
Lorsque tous Trahiront
La manufacture des livres/Konfident 2023, 202 p. 16,90 €





PAR : Sylvain Boulouque
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