Littérature > Des idées et des luttes. Le 17 octobre des Algériens
Littérature
par Francis Pian le 22 janvier 2022

Des idées et des luttes. Le 17 octobre des Algériens

Lien permanent : https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=6077





Un drame trop longtemps occulté





Certes, les photos d’Elie Kagan nous étaient connues. Les visages ensanglantés, les corps recroquevillés pour se protéger des coups de matraque, des « bidules », les Algériens parqués, embarqués dans des autobus. Et puis la plus célèbre : « Ici, on noie des Algériens. ». Pourtant, le drame de Charonne indéniablement épouvantable supplante dans la mémoire militante ce 17 octobre 1961. Jim House et Neil Macmaster qui ont consacré un livre Les Algériens, la Terreur d’État et la Mémoire sur la question de la répression, considèrent qu’il « s’agit dans toute l’histoire contemporaine de l’Europe occidentale, de la répression d’Etat la plus violente et la plus meurtrière qu’ait jamais subie une manifestation désarmée ». Je reviendrai sur ce dernier ouvrage dans une autre chronique. Présentement, j’insiste sur un petit opuscule publié chez La Découverte, intitulé Le 17 octobre des Algériens, une réédition d’un texte de Marcel et Paulette Péju, journalistes et soutiens actifs de l’indépendance de l’Algérie, préface et postface de Gilles Manceron.

Pourquoi un couvre-feu ?
Pourquoi le gouvernement de la République de Michel Debré laisse le préfet de police de Paris, Maurice Papon instaurer un couvre-feu à partir de 20 heures visant la population algérienne du département de la Seine et uniquement elle ? Officiellement, il s’agit de lutter contre les « menées terroristes ». Le chiffrage des assassinats de policiers est artificiellement gonflé. Les médias dominants sont intoxiqués pour mieux justifier l’injustifiable. Premier élément peu connu, la césure au sein de l’exécutif, De Gaulle voulait l’indépendance de l’Algérie et son Premier ministre, Michel Debré y était opposé. L’ouvrage montre bien les manœuvres et les atermoiements des uns et des autres. Plus la répression était violente, plus les négociations avec le FLN tardaient à aboutir. C’est terrible de mesurer que l’indépendance était inéluctable et pourtant au sein de l’appareil d’État, certains utilisaient leurs pouvoirs pour déchaîner la violence.

En fait, ce couvre-feu contribuera à ulcérer cette même population qui souhaite manifester et retrouver sa dignité. Dans la discrétion la plus totale, la Fédération de France du FLN organise la manifestation. Les documents sont clairs : une démarche pacifique, pas d’armes, une demande de respect et de dignité. La presse, hormis quelques médias militants, reste distante. Il faut savoir que nombre de publications, celles des Temps Modernes, de Maspero, de Témoignage chrétien, sont saisies et la censure est redoutable. C’est un autre aspect intéressant de ce livre que de montrer les méthodes de la répression et cette censure a installé une chape de plomb en France métropolitaine et pas seulement en Algérie.

La nuit de l’horreur commence
Le 17 octobre 1961, les Algériens, les Algériennes, leurs enfants parfois, tout un peuple de toute la région parisienne se regroupe dans des lieux bien définis, les slogans sont pacifiques et exigent l’indépendance et la dignité. La nuit de l’horreur commence. Marcel et Paulette Péju ont constitué un des premiers recueils de témoignages de ces violences. On passe à tabac, on réprime avec des armes. Toute la nuit, sur la place de Paris, c’est la chasse aux Algériens, les autobus sont mobilisés, les blessés sont rassemblés sans soin notamment à la Porte de Versailles. D’autres disparaîtront, jetés par-dessus les ponts. Le racisme le plus abject se déverse et la frénésie meurtrière produit ses effets. Les pages du livre sont parfois difficiles à lire. Une telle violence, pourquoi ? Le plus absurde de la violence, son inutilité à vomir. Près de 200 morts et des milliers de blessés.

Tout un habillage juridique était en place. Un système de répression extrajudiciaire, la création d’une force spéciale, les forces auxiliaires composées de harkis, encore moins légalement, des avocats sont menacés de mort, certains Algériens arrêtés sont renvoyés en Algérie et on ne les retrouve pas… ils auraient pris le maquis… une balle dans le dos, une variante de la corvée de bois. Les communiqués des pouvoirs publics cachent la vérité, la travestissent. Lorsque l’opposition demande au Sénat la création d’une commission parlementaire sur le sujet, une enquête judiciaire est déclenchée ce qui interrompt la procédure parlementaire. Plus tard les archives seront « nettoyées », vidées. Pour Gilles Manceron qui présente ce livre, trois motifs expliquent cet oubli. Le pouvoir, la droite voulait cacher la réalité de la répression, la gauche valorisait Charonne, autre forme de sauvagerie de la répression, le gouvernement algérien ne voulait pas souligner le rôle de dirigeants de la première heure du FLN devenus des opposants.

Puisse cet ouvrage contribuer à mieux comprendre les rouages et la rouerie des pouvoirs publics, les méthodes de répression, de manipulation de l’opinion publique. C’est un système politique qui est responsable de ce massacre et pas seulement un homme.

Francis Pian

Le 17 octobre des Algériens, Marcel et Paulette Péju. Ed. La Découverte poche, 2021


PAR : Francis Pian
Groupe La Commune de Paris
SES ARTICLES RÉCENTS :
Des idées et des luttes. L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique
Des idées et des luttes. Découvrir la Commune de Paris
Des idées et des luttes. Une brève histoire de l’anarchisme
Des idées et des luttes. Rétronews
Des idées et des luttes. Luigi Lucheni, l’anarchiste qui tua Sissi.
Des idées et des luttes. Commune de Paris, 1871-2021, Toujours Debout !
Des idées et des luttes. Le monde nouveau
Des idées et des luttes. Les anarchistes dans la ville
Des idées et des luttes. Les luttes et les rêves
Des idées et des luttes. Errico MALATESTA
des idées et des luttes. L’anarchisme et notre époque
des idées et des luttes. Chers camarades !
des idées et des luttes. La fascinante démocratie du Rojava
Des idées et des luttes. L’émancipation des travailleurs Une histoire de la Première internationale
des idées et des luttes. Le massacre des italiens Aigues-Mortes, 17 août 1893
Des idées et des luttes. La grande confusion
Des idées et des luttes. Ne nous libérez pas, on s’en charge
Des idées et des luttes. Ennemis d’État
Des idées et des luttes. La lucidité
Des idées et des luttes. Fourmies la Rouge
Des idées et des luttes. Commun-Commune (1871)
Des idées et des luttes. « L’usine a donné le rythme »
Des idées et des luttes :Lip 73. Piaget
Des idées et des luttes :Le peuple du Larzac
Des idées et des luttes : La liberté est une lutte constante
Des idées et des luttes : Comment vivre après Tchernobyl ?
Des idées et des luttes : Syndicalisme et répression aux USA
Des idées et des luttes : May Picqueray
La bibliothèque Communale 9e fournée
La bibliothèque Communale 8e fournée
La bibliothèque Communale 7e fournée
La bibliothèque Communale 6e fournée
La bibliothèque Communale 5e fournée
La bibliothèque Communale 4e fournée
La bibliothèque
La bibliothèque
La bibliothèque
Mémoires d’une communarde mais pas seulement !!
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler