Littérature > "C’est en septembre que je m’endors sous l’olivier." rêve le rat noir
Littérature
par Patrick Schindler le 4 septembre 2022

"C’est en septembre que je m’endors sous l’olivier." rêve le rat noir

Lien permanent : https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=6709




Rentrée grecque en prose : De l’amertume à la douleur de Christoforos Milionis et Avec les mains d’un autre de Maria Papadimitriou. Direction l’Allemagne ensuite avec Erich Mühsam, entre Bohème et révolution. L’Argentine des Vilaines de Camila Sosa Villada. Petit Traité d’onanirisme à l’usage de celles qui ont perdu la mémoire, par Jehan van Langhenhoven. Pour terminer : Homo deus, le deuxième tome de la trilogie de Yuval Noah Harari.

« Je peux bien le comprendre, mais non pas le saisir et inversement » Georg Christoph Lichtenberg

Christophoros Milionis, de l’amertume à la douleur



Christophoros Milionis est né à Athènes en 1932, dans un village proche de la frontière gréco-albanaise. Fils d’instituteur, il fait ses études de lettres classiques à l’université de Thessalonique et devient professeur dans la région de l’Épire, puis à Athènes. Après avoir traversé l’occupation, la guerre civile et déçu de ses espoirs à gauche, il se consacre à l’écriture. Il participe à plusieurs revues littéraires, notamment sous la dictature des colonels. Il fut membre fondateur de la Société des écrivains grecs. Écrivain nostalgique, son attachement au Katharévousa (la langue grecque « savante ») lui sera reproché tout comme il fut reproché Papadiamandis. Ses livres sont traduits dans une dizaine de langues.




De l’amertume à la douceur (éditions L’Harmattan, traduction Jean-Marc Laborie) : une dizaine de petites textes en proses de Christophoros Milionis. Ils évoquent son enfance, son adolescence et ses premières années d’homme passées en Épire.
Dans Le Pommier, il nous raconte tout ce qu’il a pu entendre au sujet de son nom de famille et ses tracas car non photogénique.
Il n’y a qu’un seul dieu, ou son rapport avec le seul élève musulman de l’école où il enseigna pour la première fois.
Villes sur la route : pour quelles raisons Milionis fuit les autoroutes ?
Dans Ma Yannina à moi, il nous raconte la transformation de la capitale de l’Épire avant et après-guerre.
L’appel : dans une bibliothèque athénienne, Milionis retrouve par hasard un de ses anciens camarade, grâce à ses « lunettes cerclés à l’ancienne ».
Ce Printemps-là : la première élection ouverte aux femmes après-guerre qui porta 80 députés de gauche au pouvoir.
Le lancer de pierre, petit conte nostalgique sur les jeux d’enfants dans une campagne pauvre.
Dans Le train des poètes, nous l’accompagnons à Anvers. L’immigré ou le poison des discours xénophobes. Et pour terminer, un petit tour en Cerf-volant. Dix étapes de nostalgie. Tout un monde.


Maria Papadimitriou : Avec les mains d’un autre


Marìa Papadimitrìou, née à Thessalonique en 1940, a grandi à Athènes. Elle a étudié le théâtre à Paris et a longtemps vécu à l’étranger : quatre ans au Brésil et quatre ans en France. Elle a pris part activement au mouvement féministe. Elle est l’auteur de six romans et de deux nouvelles dont certains ont été traduits en français.



Avec les mains d’un autre (éd. Monemvassia, traduction Michel Volkovitch) : Quelles forces obscures poussent un jour, Maya, à jeter une vieille dame sous les roues du métro à la station Syntagma ? Qui la pousse à faire le mal ?
Maya, cette femme de 40 ans, originaire des montagnes du Caucase, née le jour d’un grand séisme et si différente des autres qu’on l’appelait dans son village « la magicienne ». Maya, « insignifiante et indifférente à bien des choses », une fois réfugiée à Athènes comme tant d’autres grecs pontiques en 1923.
Athènes « cette ville où tout le monde parle de tous et de tout » cacophonie comparée au silence de son village d’origine.
Athènes où depuis son arrivée, Maya vit seule avec son chat, dans le sous-sol d’un vieil immeuble de Plaka, échappé au temps. Maya spécialisée par hasard dans l’art d’écouter les gens. Mais ce qui l’inquiète jusqu’à l’obséder c’est d’où lui viennent ses pulsions assassines qui prennent possession de ses mains ?
Une histoire intense dans laquelle la tension monte crescendo au fil des pages.

Erich Mühsam : Bohème et révolution



Erich Mühsam est né à Berlin en 1878 dans une famille juive aisée, qu’il quitte pour faire ses études de pharmacien, vocation familiale.
Peu motivé, il se tourne vers le militantisme, l’écriture et la poésie. Bisexuel militant pour la libre sexualité, il fréquente les milieux de la bohème artistique Schwabing (le Montmartre munichois) et les intellectuels de capitale de Bavière. En 1908, il forme avec Gustav Landauer, Martin Buber et Margarethe Faas-Hardegger, la Ligue socialiste, fédération décentralisée de groupes anarchistes qu’il anime de 1911 à 1915. Il publie également une revue anarchiste Le Kain.
Durant la Révolution allemande (dite des Conseils) de 1918, il en est l’un de ses principaux acteurs avec le spartakiste Kurt Eisner et des militants du Parti démocrate indépendant (USDP). Après la déclaration de la République démocratique et socialiste des Conseils de Bavière, Eisner est nommé Premier ministre. Tandis qu’Erich Mühsam et les mutinés de Kiel tentent un coup de force en occupant un ministère avec 4 000 chômeurs, Eisner annonce des élections pour le début janvier 1919. Mais la répression ne se fait pas attendre. Les chômeurs et mutinés sont violemment réprimés par la police. Kurt Eisner fait arrêter les meneurs communistes et anarchistes. Mais il est assassiné le 21 février par un étudiant nationaliste.
Mühsam est arrêté avec d’autres camarades le 13 avril et condamné à 15 ans de prison. Gracié au bout de six ans, il sort de forteresse en 1925, fonde le journal Fanal et dénonce sans relâche l’extrême-droite dont il devient l’une des bêtes noires en tant que Juif, anarchiste et militant de la libre sexualité. Il est arrêté par les nazis le 28 février 1933, au lendemain de l’incendie du Reichstag et assassiné par les SS au camp de concentration d’Oranienburg, le 10 juillet 1934.



« J’étais anarchiste, avant même de savoir ce qu’était l’anarchisme »
Erich Mühsam
Cela tient du miracle que les journaux d’Erich Mühsam (Bohème et révolution, éd. du Sambre, traduction de l’allemand et introduction Charles Daget) nous soient parvenus. Témoignage essentiel sur les années de la bohème munichoise, les débuts de la République de Weimar et la République des Conseils de Bavière.

Le premier des journaux de Mühsam débute en date du 22 août 1910, tandis qu’il sort de prison « pour dette et activité politique » Il s’ennuie dans « le paysage de carte postale » du sanatorium du château d’Oex, où il se refait une santé. Dès les premières lignes, nous sommes sous le charme de son écriture directe et sans concession. Il commence par évoquer ses années passées au sein du Schwabing (le Montmartre munichois), ses nombreuses aventures amoureuses féminines et les quelques masculines, ses amis artistes, son manque permanent d’argent. Il se souvient ensuite de ses années d’enfance malheureuses entre l’école « où il était paresseux comme le péché » et un père autoritaire. Celui même qui continue à exiger de lui qu’il quitte sa vie de patachon pour devenir pharmacien dans l’établissement familial et d’épouser une jeune fille juive. S’il refuse, son héritage lui passera sous le nez. Mühsam préfère « fermer sa gueule » ! Il nous raconte ensuite, la tendresse qu’il éprouve pour Johannes, son ex-amant qui vient de se marier (« ne pas rire », nous demande-t-il !) et qu’il soutient financièrement. L’échec continuel que rencontrent ses projets littéraires et ses articles sur la libération sexuelle. Politiquement, il s’inquiète des essais des Zeppelin « ces armes militaires propres à entamer la catastrophe guerrière », de l’indigence du gouvernement allemand d’Hollweg et de ses politiciens face à l’apathie du peuple, mises à part, les quelques révoltes spasmodiques des Berlinois. Il détaille ensuite les ennuis auxquels ils sont confrontés, lui, son ami l’anarchiste Gustav Landaeur, Martin Buber et Margarethe Faas-Hardegger [note] du fait des positions radicales de la Ligue socialiste qui prône la grève générale.

1911. Erich Mühsam a retrouvé à Munich sa vie d’artiste et « entre deux vapeurs d’alcool et de cocaïne », ses amis écrivains qui fréquentent le quartier interlope de Schwabing. Le farouche antimilitariste Lion Feuchtwanger, le dramaturge libertin Frank Wedekind [note] , Heinrich Mann (le frère de Thomas), le peintre expressionniste Oskar Kokoschka, etc. Schwabing où se croisent prostituées, femmes libérées premières adeptes de la psychanalyse, tandis que lui, promoteur de l’amour libre est très apprécié de la gent féminine émancipée (il ne nous épargne pas sa dernière chaude-pisse), il ne compte plus ses aventures, notamment avec la poétesse Emmy Hennings, la sculptrice Lotte Pritzel, etc. Ce qui ne l’empêche pas de mettre beaucoup d’espoirs dans sa relation avec Jenny, sa compagne « régulière ». Erich est en perpétuelle recherche d’argent pour lui et pour sa revue anarchiste Kain. Il va jusqu’à « taper » Thomas Mann, son frère Heinrich et Wedekind qui l’avaient soutenu lors de son premier procès. Très inquiet des conséquences de la guerre entre l’Italie et la Turquie, Mühsam nous livre ses analyses géopolitiques, souvent pertinentes et prophétiques.

1912. L’année commence sur avec le drame du Titanic et de la première guerre Balkanique. Erich partage son temps entre La Ligue socialiste, le groupe anarchiste Aktion, le groupe Tat (de Franz Jung et Gustav Landauer) et le Cercle Lotte-Uli. Trop généreux avec ses amis, Erich se plaint de son manque perpétuel d’argent et de ses déboires amoureuses, mais passe des heures, dès qu’il a trois sous en poche aux cafés fréquentés par la bohème, Le Torgells’Stube ou Le Simplissimus.

1914. Erich Mühsam ne reprend son journal qu’à la date de la déclaration de la guerre de l’Allemagne contre la France, la Russie puis, l’Angleterre. Au début du conflit, comme pour beaucoup d’autres intellectuels, ses sentiments sont contradictoires. Mais reprennent rapidement un ton fermement antimilitariste et antinationaliste à l’annonce de l’assassinat de Jean Jaurès « cet homme de la paix » et lorsque les artistes français sont boycottés, que la presse est censurée et quand l’opinion tombe dans l’hystérie collective. Il met toute son énergie pour essayer d’échapper à l’enrôlement. Il nous livre une réflexion approfondie sur le rôle de la diplomatie et le prétexte caché de la guerre. Avec Wedekind, ils critiquent la position cocardière de Thomas Mann [note] et font l’apologie d’Au-dessus de la mêlée de Romain Rolland. Ils admirent Karl Liebknecht (aile gauche du SPD) qui seul au Reichstag s’oppose au vote des crédits de guerre. Il est forcé de démissionner de son mandat de député (c’est ainsi qu’il rejoindra les Spartakistes). Mühsam et Heinrich Mann lui envoient leur soutien.

1915. 1er janvier : « anéantissement de milliers de destinées ». Mais, à cette époque, Mühsam est obsédé par la phrase de conclusion qu’il a publié dans le dernier numéro du Kain dans laquelle il évoquait « le saccage par des hordes étrangères », phrase aux relents nationalistes qui lui sera reprochée durant des années. Il se demande pourquoi les Allemands sont détestés partout dans le monde. Trop tard pour réparer. Tandis que survient la catastrophe du Lusitania torpillé par les Allemands, Widekind s’effraie de la militarisation de l’Europe et malgré les démarches de Mühsam envers Eisner, aucun accord ne peut être trouvé entre les pacifistes et les anarchistes désignés comme « provocateurs ». Mühsam a du mal à avaler le fait que Thomas Mann est réformé alors que lui est jugé bon pour le service. Sur le plan affectif, la rupture avec Jenny se profile, tandis qu’il rapproche de Zensl alors que celle-ci s’éloigne de son mari alcoolique. Il assiste à l’enterrement de son père et apprend que celui-ci a restreint son héritage sous le prétexte qu’il n’est pas devenu pharmacien et qu’il ne s’est pas marié avec une juive (Jenny). Il lui faut donc trouver une solution pour survivre, d’autant qu’il se marie avec Zensl en septembre et adopte son fils issu de son premier mariage. C’est dans l’euphorie qu’il apprend après bien des angoisses, qu’il est finalement réformé. Mühsam accompagne tous ces événements de réflexions souvent implacables, parfois avec humour et détachement, parfois accompagnées d’un profond désarroi.

1916. Rien n’échappe au regard aiguisé d’Erich Mühsam. Il pressent que la prochaine guerre à mener sera celle contre l’antisémitisme galopant et le « pangermanisme ». A Berlin où il se rend avec Gustav Landauer, ils constatent que le peuple meurt de faim et tentent d’organiser une grande manifestation antimilitariste. Le projet échoue. En juin, à l’instar d’autres villes allemandes, Munich se soulève contre les Prussiens ultra-nationalistes et pour réclamer du pain. Des soldats se joignent aux manifestants. Mühsam s’entête à trouver un accord entre anarchistes et les sociaux-démocrates de gauche internationalistes, mais Kurt Eisner se défausse au dernier moment. La police commence à s’intéresser de près à son cas. Tandis qu’Hindenburg est nommé général en chef des armées, le 1er mai, Liebknecht qui a pris la tête d’une manifestation antimilitariste à Berlin, est arrêté et emprisonné.

1919/1920. Mühsam ne le reprend qu’en avril 1919, tandis qu’il est incarcéré à la maison d’arrêt d’Esbrach après la Révolution des Conseils de Bavière, dont il a été l’un des principaux chefs « sans que je m’en sois douté, ni que je l’ai voulu », aux côtés de Kurt Eisner, nommé Premier ministre de Bavière !
Chapitre passionnant dans lequel il revient sur son arrestation, puis s’arrête longuement sur le déroulement de la Révolution et les positions antagonistes entre les membres ses plus modérés, les anarchistes et les spartakistes. Le constat est amer. Mühsam s’inquiète énormément sur le sort réservé à sa femme Zensl et à ses camarades dont il n’a plus de nouvelles, la sanglante répression ayant fait plusieurs milliers de victimes. Leviné, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, assassinés par les militaires, Gustav Landauer menacé d’exécution. La conclusion de son propre procès l’inquiète également. La situation en Russie n’est pas meilleure, puisqu’il apprend que Lénine et ses proches deviennent de plus en plus autoritaires. Mühsam est transféré à la forteresse d’Ebrach où il a la joie de retrouver l’anarchiste Ernst Toller et ses autres camarades. Autre passage passionnant lorsqu’ils décident de s’autogérer et d’appliquer les principes de La Commune. Malheureusement, en septembre, il est transféré à Ansbach où il entame une grève de la faim (5 semaines) avec les autres prisonniers politiques pour dénoncer les conditions de détention. Depuis son incarcération, il se sent plus proche des idées de Bakounine que de Tolstoï ce qui ne l’empêche nullement d’adhérer (pour une courte période) au groupe KPD de la forteresse et tenter d’y imposer ses vues anarchistes, avant que le groupe ne scissionne. Mühsam est calomnieusement accusé d’avoir détourné de l’argent provenant de la solidarité extérieure et destiné au groupe et nous explique l’affaire en détail. Dehors, la répression commandée par le général Kapp sévit à Berlin contre la grève générale. La cellule de Mühsam est perquisitionnée, il est mis à l’isolement, son journal intime confisqué. Agressé par un fou antisémite, il est une fois encore transféré ce qui lui permet de retrouver Toller et ses autres camarades. Il apprend que Makhno est tombé en Crimée.

1921/1922. Alors qu’en Italie, les fascistes s’approchent dangereusement du pouvoir, le chômage expose dans une Allemagne submergée par une vague inquiétante de nationalisme en réaction au Traité de Versailles. Le « Bloc de l’ordre » (Croix gammées, soldats et mutilés de guerres ayant rejoint le NSDAP nazi) est responsable de 314 meurtres perpétrés contre des gens de gauche. La droite radicale réclame l’assassinat des prisonniers politiques. Ecœuré, Mühsam nous explique sa conception de la « révolution fédérale idéale ». Landaeur [note] bien que sauvagement assassiné deux ans auparavant par les Corps Francs, est victime d’une nouvelle campagne de calomnie, ainsi que l’est Mühsam. La situation internationale n’est guère plus brillante. Il apprend qu’en Russie, la dérive autoritaire du trio Lénine/Trotsky/Boukharine ne qu’empirer : 15 socialistes révolutionnaires ont été mis à mort. Sa pièce Judas a été représentée à Nuremberg, mais qu’aucun mark n’est revenu à Zensl. Son texte Terre en feu est condamné par la censure, ainsi que tous ses poèmes antérieurs. Comme régulièrement dans son journal, Mühsam se livre à une réflexion passionnante : un comparatif entre la Révolution russe et la Révolution française, après l’exécution de Babeuf. Zensl qui n’est autorisée qu’exceptionnellement, lui apprend l’assassinat de Walter Rathenau par l’extrême-droite pour son traité Germano-russe mais surtout parce que juif. Einstein est menacé de mort pour la même raison et parce ce qu’il dénonce les conditions de détention des derniers prisonniers politiques de la République des Conseils, à présent tous réunis à la prison de Niderschönenfeld.

1923/1924. L’année commence mal. Mühsam, décline les mesures répressives débiles qui pleuvent. Les visites surveillées. Journaux et tracts confisqués, sécurité renforcée. Les gardiens se font de plus en plus indécents. Manque d’hygiène. Le médecin de la prison (antisémite notoire) néglige la santé des prisonniers politiques et fait une première victime. Leur groupe reçoit des soutiens des anarchistes berlinois, mais ce qui étonne le plus Mühsam, c’est que la Russie demande leur libération y compris celle des anarchistes ! En réaction, une manifestation antisémite est organisée devant la prison aux cris de « Nous ne voulons pas de la République des Juifs ». Des communistes de la contre-manifestation sont arrêtés, (l’état de siège n’étant toujours pas levé), et les hitlériens sont protégés. La mort de Lénine réveille la ferveur militante des prisonniers qui défient l’autorité et chantent l’Internationale dans la prison. Mühsam nous raconte ces folles journées, mais s’inquiète de la « dictature du prolétariat » et des conséquences de la NEP « Quel successeur chaussera les bottes de Tatare de Lénine » ? Il s’amuse en lisant l’acte d’accusation d’Hitler après l’attentat manqué de ce « nigaud de révolutionnaire de Brasserie à l’éloquence pédante ». Hitler libéré, la presse bourgeoise refuse l’amnistie pour les cinq derniers membres de la Révolution des Conseils encore emprisonnés (Ernst Toller ayant été transféré en criminelle) tandis qu’elle l’exige pour les quatre hitlériens emprisonnés ! Durant les dernières pages de son journal, Mühsam nous décrit sa santé déclinante tandis que les rumeurs d’un nouveau transfert des révolutionnaires fait place à leur subite libération le 20 décembre. Il écrit simplement ce jour-là « Libre » !
Hélas on connait la suite de sa triste destinée. Ce journal est un document historique rare et les notes concluant chaque chapitre sont de toute première importance. Elles permettent de mieux comprendre le contexte et tous les détails de ces sombres années qui se termineront par la prise du pouvoir par les nazis en 1933 !

Camila Sosa Villada : Les Vilaines



Camila Sosa Villada est née en 1982 à La Falda (Argentine), à 80 kilomètres de la ville de Cordoba. Elle grandit dans une province rurale au sein d’une famille traditionnelle entre une mère effacée et passive, un père alcoolique et violent qui rejette son garçon efféminé. Vers quinze ans, elle choisit son identité de femme et son prénom Camila et s’enfuit loin de sa famille. A 18 ans, elle suit des études de communication et de théâtre, se passionne pour la poésie (notamment Federico Garcia Lorca), tout en se prostituant la nuit pour survivre. Expérience qu’elle racontera dans son premier roman Les Vilaines. Elle débute une carrière théâtrale en 2009, puis d’actrice de cinéma.



Parc de Sarmiento, Cordoba, Argentine. Un groupe de transexuelles, Les Vilaines (éd. Métaillé, trad. de l’Argentin, Laura Alcoba) pêche le client entre deux lampées de whisky bon marché et un rail de coke « pour se réchauffer le cœur et le corps ». Tout-à-coup, Tante Encarna, entend un bruit inhabituel qui monte des buissons du fossé. Encarna, « leur mère à toutes », au moins cent soixante-dix-huit ans (!) qui en a vu de toutes les couleurs après avoir goûté de la torture sous la dictature de Franco et s’être retrouvée immigrée en Argentine, sous celle d’Ongania !
Stupeur lorsqu’elle découvre un bébé couvert d’excréments et de sang, jeté dans le fossé. Pas question pour les filles d’appeler la police « On ne peut pas livrer un enfant à la police, c’est le pire des châtiments ». Encarna décide alors de l’adopter et de l’emmener dans sa grande maison qui sert de refuge à toutes les âmes errantes du Parc. « Il a une tête à s’appeler Eclat des yeux », décident les filles.
Camilla, la narratrice, va nous raconter sa singulière histoire qui commence comme un conte de fée. Puis, nous confie la sienne. Née Cristian, dans une famille pauvre d’un petit village de montagne vers la frontière chilienne. Son père violent (comme tous les hommes) qui n’accepte pas ce fils efféminé, sa mère totalement soumise. Christian ce « Noireau de la cambrousse » qui se voulait invisible et qui, déjà tout gamin voulait se « transformer en fleur pour vivre une vie de femme originale et libre tout en échappant au tapin ». Durant toute son adolescence tourmentée, Cristian le jour et Camila, la nuit. Camila nous raconte ensuite l’histoire de toutes les filles qui gravitent autour de la « maison refuge » de Tante Encarna. Leur « vie de merde, parmi les insultes et les moqueries quotidiennes ». Le manque d’amour et de respect. Leur solitude, les drogues pour aider à supporter les clients camés ou dingues, le sida, les filles qui meurent sous les coups « d’après la baise », fracassées et jetées dans les ordures ou disparues. Les jalousies de clans et enfin, la vieillesse qui « transforme leur corps anesthésié par les injections de mauvaise silicone, en cathédrale de néant ».
Ce noir tableau contrebalancé par la « magie trans », leurs rêves impossibles : humour et autodérision. Angie, la plus belle de toutes, Maria la sourde, qui jour après jour, se transforme en oiseau. Natali la trans louve-garou et leurs « sœurs prostituées ». Toutes plus touchantes les unes que les autres, ces putes trans « qui foutent le bordel partout, maquillées comme pour aller à la guerre, ces bêtes fauves prêtes à chasser » qui vivent toujours à l’écart.
Une bonne dose d’humanité dans ce livre-témoin et une fin majestueuse : « Savoir quitter tous les lieux : c’est ça être trans ! » …

Jehan van Langhenoven : Traité d’onanirisme à l’usage de celles qui ont perdu la mémoire



Jehan van Langhenhoven est né en 1952. Il a passé son enfance dans la banlieue de la « ceinture rouge ». A 16 ans, il intègre l’école normale d’instituteurs, découvre la littérature, Gide, Lautréamont et vagabonde la nuit. Il rencontre Jimmy Gladiator, « porte ouverte sur le surréalisme » et fonde avec lui plusieurs revues de poésie. Puis, il rencontre Hélène et l’Italie. Il ne sera pas instituteur, mais poète et écrivain. Auteur de nombre d’ouvrages iconoclastes, dont les derniers ont été évoqués dans de précédentes rubriques. Jehan est également l’animateur de l’émission Ondes de chocs sur Radio libertaire, qui prévient en ces termes ses invités potentiels : « Neutres et pédants s’abstenir ».



Jehan van Langhenoven a envoyé au Rat noir son Traité d’onanirisme à l’usage de celles qui ont perdu la mémoire (éd. Douro). Titre évocateur. Hymne, doigté de main de maître entre onanisme et onirisme. Le train Paris-Milan. Face à lui, une femme bien mise, appelons-la Emma. Tandis qu’à travers la fenêtre défile le paysage, la voix d’Edith Piaf chantant ses amours perdues dans un train résonne dans la tête du narrateur. Jehan tout en matant du coin de l’œil la « femme-muse » qui lui fait face, note tout ce qui lui passe par la tête dans un petit carnet de voyage. Il lui écrit un « traité d’onanirisme ». Emma adolescente, lisait-elle de la mauvaise littérature sous le manteau dans un quelconque pensionnat ? Avait-elle une amoureuse qui aurait pu s’appeler Floria, se moquant du scandale et ayant pu « vous initier aux amours onanistiques féminines comme on le ferait à l’opium » ? Relents de Thérèse et Isabelle de la sulfureuse Violette Leduc.
Dans le fantasme intériorisé on peut tout se permettre. Jehan ne s’en prive pas. Ses fantasmes à lui sont plus masculins, plus « brut de mâle », comme un « membre si laid, si pataud pourtant parvenu, comme on baisse une fermeture éclair, à investir au plus irréversible de vos chairs ».
Assez défloré : impossible de paraphraser Jehan. Ce petit livre dans lequel on croise Paul Verlaine, Michel Simon (Boudu) ou Puccini, se lit comme une hallucination chahutée au fil des rails et des étapes, jusqu’au terme du voyage. D’Eros à Thanatos. Arrivée à Milan (la ville oiseau) « Le regard un peu vague, l’écume faisant place au sourire de l’idiot aux lèvres », après la « petite mort » ! Moderato Cantabile.

Yuval Noah Harari. Homo deus, une brève histoire du futur



Yuval Harari est né à Kiryat Ata en Israël, de parents juifs libanais séfarades originaires de l’Europe de l’Est. Il se spécialise en histoire médiévale et militaire, obtient son doctorat au Jesus College d’Oxford en 2002 et devient enseignant à l’université hébraïque de Jérusalem, en 2005. C’est en écrivant Sapiens qu’il se documente sur le traitement des animaux dans l’industrie de la viande et du lait. Horrifié par ce qu’il apprend, il devient végan et pratique la méditation vipassana. Homosexuel remettant en question les idées reçues, il vit avec son mari dans une communauté agricole près de Jérusalem. Fin juillet 2018, Harari refuse de recevoir une distinction délivrée par le consulat israélien à Los Angeles, afin de protester contre la promulgation par Israël de la loi sur l’État-nation, la qualifiant « d’érosion des normes libérales de base d’Israël » et critique les positions de cette dernière dans le conflit avec les Palestiniens.



Dans ce second volume de sa trilogie Homo deus, une brève histoire du futur (éd. Albin Michel, trad. Pierre Emmanuel Dauzat) Yuval Noah Harari après avoir brossé le portrait de Sapiens dans le premier volume, se penche cette fois-ci, sur son avenir.
Le chapitre d’introduction, Nouvel ordre du jour humain démarre sur un triple constat. Les trois grandes peurs de l’humanité. La faim et la famine, partiellement transformées de nos jours en surcharge pondérale ! Ensuite, la peur des épidémies (peste noire, variole, sida, Ébola, etc.) qui de nos jours ne sont plus assimilées à la « volonté divine » mais imputées à la communauté internationale. Enfin, troisième frayeur humaine : la guerre. Responsable dans les premières sociétés agricoles de 15% des décès et qui n’en représente plus qu’1%, au début du XXIème. Remplacées aujourd’hui (mis à part, les soi-disant guerres civiles principalement au Moyen-Orient et en Afrique centrale), par un autre type de peur moderne : cyberattaques et cyberterrorisme. Harari creuse longuement ces trois peurs ancestrales et leur transformation dans le monde « dit moderne ». Mais, quelles alternatives pour l’avenir de Sapiens ? Le rêve impossible de l’immortalité ? Une nouvelle conception du « bonheur [note] » ? A partir des nouvelles possibilités scientifiques, quels seraient leurs avantages et leurs inconvénients ? Seraient-elles seulement capables de réduire l’éternelle différence entre les populations riches et les populations pauvres et précarisées dans le monde ? Afin de tenter d’y répondre, Yuval Noah Harari nous propose « d’étudier l’histoire afin de mieux nous desserrer du passé » …
De fait, dans la première partie de l’ouvrage, La conquête du monde par Homo Sapiens, il revient sur la manière dont celui-ci s’est rendu maître de l’animal. Mais comment en contrepartie, il est devenu l’agent du changement radical sur l’écologie et la biomasse des grands animaux (90 % d’humains et d’animaux domestiqués contre 10 % d’animaux sauvages, aujourd’hui !). Harari nous raconte ensuite comment les animaux qui à l’origine étaient respectés par les animistes ont pris une grande claque avec l’arrivée des premières religions polythéistes (transformés en offrandes aux dieux) et avec la « grande entreprise agricole » et les textes monothéistes (transformés alors en garde-mangers !). Il s’arrête longuement sur la souffrance animale, jusqu’à la signature de la Déclaration de Cambridge sur la conscience animale, seulement en 2012. Harari essaie ensuite de comprendre comment Sapiens s’est arrogé le droit de dominer l’animal. Par quel récit, sinon celui de « l’âme éternelle » de la soi-disant « conscience » ou de « l’esprit » ? Ou bien est-ce dû à sa capacité de « coopérer en souplesse » ? Au passage, il nous livre des anecdotes historiques irrésistibles, comme celle de « Hans le malin », le cheval allemand qui au début des années 1900 savait compter jusqu’à douze ! Partant des abeilles incapables de se révolter contre leur reine, suit un passage intéressant sur les révolutions humaines et leur nombre restreint dans l’histoire.

Dans la deuxième partie, Homo Sapiens donne du sens au monde, Harari part de l’agriculture qui a entraîné les mathématiques, puis l’écriture, entraînant elle, la bureaucratie et donnant naissance à cette valeur fictive : l’argent. Autre valeur fictive : la création de frontières à des buts politiques, et ainsi de l’escalade. Mais que nous attend-il au XXIème siècle, avec les biotechnologies et les algorithmes informatiques ? La vie moderne, une poursuite de l’illusoire ? Harari réfléchi ensuite longuement sur les rapports entre sciences et religions dont le seul point commun est de faire passer l’ordre et le pouvoir avant la liberté…
Jusqu’où nous entrainera la croissance exponentielle souhaitée par les économistes et les politiques et la soi-disant foi dans le progrès scientifique ? Quid alors de l’avenir des écosystèmes terrestres et marins ?
Un long passage est consacré à la conquête du monde par « l’humanisme ». Quel a été son impact sur la politique, l’économie, l’esthétique et sur les guerres ? Des trois conceptions antagonistes (libérale, collectiviste et évolutionniste) laquelle en est sortie gagnante ? Et quid aujourd’hui du retour au religieux via les menaces intégristes chrétiennes, fondamentalistes radicales islamistes, du messianisme judaïque et du nationaliste hindoue ?

La troisième partie Quand Homo Sapiens perd le contrôle est un long questionnement sur le « sacro-saint libre arbitre » du libéralisme. Dans un monde à présent envahi par les algorithmes, les bases de données, l’intelligence artificielle et les objets connectés, quel sera l’avenir des employés du secteur tertiaire dans un village mondial globalisé ? Dans un monde virtuel où Microsoft /Google/Facebook/Windows/Amazon prennent de plus en plus la main sur nos modes de vie, nos goûts sexuels, nos choix littéraires et transforment la médecine en la focalisant non plus sur les maladies, mais sur l’optimisation de la santé des sujets sains et riches. Homo Sapiens serait-il en train de perdre ses facultés premières, olfactives, auditives ?

La dernière partie du livre s’intéresse plus particulièrement au « dataïsme » (ou Big data/ flux de données) et au danger de l’arrivée d’un nouveau pouvoir. Comment sortir de ce cercle vicieux ? Yuval Noah Harari nous donnera-t-il quelques clés dans le dernier volume de sa trilogie à découvrir dans la prochaine rubrique ? A suivre …

Patrick Schindler, individuel FA Athènes







PAR : Patrick Schindler
individuel FA Athènes
SES ARTICLES RÉCENTS :
Finies les vendanges en octobre, le rat noir fomente en tonneau
Coming août, voici le rat noir.
Le rat noir lit à l’ombre en juillet
Gay Pride Athènes 2022
En mai, le rat noir lit ce qui lui plaît.
En avril, le rat noir ne se découvre pas d’un livre.
Encore un peu du rat noir pour mars
Le rat noir de mars
Vite, le rat noir avant que mars attaque...
Février de cette année-là, avec le rat noir.
Une fin de janvier pour le rat noir
deux mille 22 v’là le rat noir
Le Rat Noir de décembre...
Un rat noir de fin novembre...
Début novembre, le rat noir est là
Octobre, nouveau message du rat noir
revoilà le rat en octobre
Le message du rat noir, fin septembre
La rentrée du rat noir
La fin août du rat noir
Mi-août, voilà le rat noir !
Le rat noir, du temps de Jules au temps d’Auguste
Le rat, à l’ombre des livres
Interview de Barbara Pascarel
Le rat noir, fin juin, toujours le museau dans les livres
Un bon juin, de bons livres, voilà le rat
On est encore en mai, le rat lit encore ce qui lui plait
En mai le rat lit ce qui lui plait
Fin avril, le rat noir s’est découvert au fil de la lecture
Un rat noir, mi-avril
Une nouvelle Casse-rôle sur le feu !
Qu’est Exarcheia devenue ?
V’là printemps et le rat noir en direct d’Athènes
Le rat noir de la librairie. Mois de mars ou mois d’arès ? Ni dieu ni maître nom de Zeus !!!
Librairie athénienne. un message du rat noir
Le rat noir de la librairie athénienne. Février de cette année-là.
Le rat noir d’Athènes mi-janvier 2021
Le rat noir de la bibliothèque nous offre un peu de poésie pour fêter l’année nouvelle...
Volage, le rat noir de la bibliothèque change d’herbage
Octobre... Tiens, le rat noir de la bibliothèque est de retour...
Le rat noir de la bibliothèque pense à nous avant de grandes vacances...
Maurice Rajsfus, une discrétion de pâquerette dans une peau de militant acharné
Juin copieux pour le rat noir de la bibliothèque.
Juin et le rat noir de la bibliothèque
Mai : Le rat noir de la bibliothèque
Séropositif.ves ou non : Attention, une épidémie peut en cacher une autre !
Mai bientôt là, le rat de la bibliothèque lira ce qui lui plaira
Toujours confiné, le rat de la bibliothèque a dévoré
Début de printemps, le rat noir de la bibliothèque a grignoté...
Ancien article Des « PD-anars » contre la normalisation gay !
mars, le rat noir de la bibliothèque est de retour
Janvier, voilà le rat noir de la bibliothèque...
Vert/Brun : un "Drôle de couple" en Autriche !
Ancien article : Stéphane S., le poète-philosophe libertaire au « Sang Graal »
Algérie : l’abstention comme arme contre le pouvoir
Décembre 2019 : Le rat noir de la bibliothèque
1er décembre, journée mondiale contre le sida : les jeunes de moins en moins sensibilisés sur la contamination
A Paris, bientôt de la police, partout, partout !
Les Bonnes de Jean Genet vues par Robyn Orlin
N° 1 du rat noir de la bibliothèque
En octobre et novembre le ML avait reçu, le ML avait aimé
Razzia sur la culture en Turquie
Ces GJ isolés qui en veulent aux homos !
Service national universel pour les jeunes : attention, danger !
Vers l’acceptation de la diversité des familles dans la loi ?
Une petite info venue de Grèce
Le philosophe à l’épreuve des faits
La Madeleine Proust, Une vie (deuxième tome : Ma drôle de guerre, 1939-1940)
Loi sur la pénalisation des clients : billet d’humeur
Les anarchistes, toujours contre le mur !
Le Berry aux enchères
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler