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Littérature
par Patrick Schindler le 12 avril 2020

Toujours confiné, le rat de la bibliothèque a dévoré

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Rubrique à parution aléatoire, Le rat noir de la bibliothèque vous propose les livres que le ML aura lus et aimés. Que la lecture de ces recensions vous donne l’envie de lire les livres proposés.

Préface-à-face




Pourquoi écrire un livre qu’on ne peut pas écrire ?
Comment écrire un livre qu’on ne peut pas écrire ?

« Ecrire le livre qui n’existe pas. Finir un livre n’est qu’un accident, voire un grave accident, un livre existant n’étant qu’un livre de plus. »


« J’ai commencé la phrase par « après tout » : mais après tout il ne peut y avoir que rien. »


Stéphane a trouvé la parade. Il n’a écrit que la préface de son livre impossible à écrire. Une préface qui fait tout de même environ, 250 pages !

« Ce livre n’est que la préface de lui-même, et ‘Ce’ n’est que l’interminable prélude »
« Un texte inachevé ne l’est pas. Jamais. Sa forme, souveraine, ne règne sur presque rien et son fond est un irréductible anarchiste proclamant que sa forme n’est en rien souveraine… »

Stéphane écrit comme un cuisinier. C’est un farceur de mots

« Je ne sais plus à quel âge, mais jeune, voire très jeune, j’avais l’impression, je m’en souviens, j’avais l’impression de, je m’en souviens bien, j’avais l’impression de mieux déguster en écoutant ma mère me dire le menu qu’en mangeant. »

Ses ingrédients sont les grandes questions métaphysiques qu’il fait rouler de boucles en boucles, jusqu’au malaise
- La douleur
« La vie parfois me blesse, et la page saigne, et l’hémoglobine de l’indicible s’écoule, et la fatigue du dicible s’étale pour n’inscrire rien d’autre que la vie parfois me blesse... »
- L’ennui
« Il y a des lieux cachés vides de mots. L’écrivain a comme principale fonction de les explorer, et d’y inviter les mots qui dans leurs lieux communs s’ennuyaient. »
- L’échéance
« Comme montent les volutes de mots entre les cigarettes du sens comme monte la sève vers les feuilles blanches de cette préface à venir et pourtant déjà consumée. Des cendres pour postface. »
- La solitude, subie seul ou à plusieurs
« La chorégraphie qu’est l’intersubjectivité consiste à coordonner nos gestes en fonction de ceux de l’autre, mais pas à toucher l’autre, toucher l’autre est impossible. »
- La communication, comme grande illusion
« Dialoguer c’est parler chacun de son angoisse en faisant semblant de parler d’autre chose et de la même chose. L’on y entre comme en psychothérapie, l’on en sort comme d’un délire. »

Stéphane a une écriture irritante. Urticante. Plus on la gratte, plus elle démange. Il tord ses phrases. Se tord dans ses phrases. Il s’entortille dans ses boucles de mots et les essore jusqu’à en sortir le jus
« Peut-être le sens de cette phrase est-il replié dans la boucle d’un sens lui-même replié dans la boucle d’un sens lui-même replié dans le vertige d’un non-sens. »

Stéphane fait des nœuds et en joue jusqu’à se faire peur
« J’ai peur qu’un jour mes nœuds conceptuels m’étranglent »

Stéphane est un gentil enculeur de mots

« M’enfoncer dans les mots ou me faire défoncer par leur absence, je n’ai pas d’autres alternative... »


Dans sa chambre noire, Stéphane écrit la nuit, assis au bord d’un précipice
« Le sens n’est que vertige… équilibre entre équilibre et déséquilibre […] Souvent je me demande si mes mots sont réellement debout […] Coucher mes mots sur le papier pour ne pas admettre qu’ils y sont tombés… »

Stéphane joue avec ses boucles et les boucles se jouent de lui
« Le tracé est un serpent qui par ses ondulations se faufile entre ce qu’il est et par ses morsures fait enfler le sens et par son venin fait mourir le sens et par ses ondulations se faufile entre ce qu’il n’est pas et le tracé est un serpent qui en avalant sa queue s’étouffe »

De boucles en boucles, Stéphane fouille les mots à s’enlacer
« Lassé de ces lacis de lacets qui structurent tous mes textes, de ce lacis de lacets où l’idée d’infini circule et se perd, où seule lassitude s’y retrouve, je rêve d’un texte en ligne droite qui croirait naïvement pointer vers l’infini. »

Stéphane n’écrit pas des mots pour qu’on les lise, il les écrit pour qu’on les écoute. Petite musique galante, lancinante, agaçante, ou hédoniste
« Lorsque j’aurai fini ce livre, j’espère que ce sera sa musique qui tournera en lui. »

Dans Préface à ce livre, Stéphane Sangral nous fait chercheurs d’or. Suspendus à ses boucles, nous les lâchons un instant pour ramasser une pépite qui dort. Réveillée par notre seul regard, elle scintille, nous éblouit puis disparait, discrète et prompte à laisser place à la prochaine
« La sémantique se veut rivière, elle en est son lit. Boire du sens revient à manger des cailloux. Le concret des mots casse les dents de mes abstractions. »

Et on reprend la route sans se retourner
Entraînés déjà, vers la nouvelle boucle qui se profile pour un voyage sans terme
« Y aura-t-il des points d’intersection entre ma subjectivité et celle du lecteur ? Si oui, c’est points s’étireront, de fatigue peut-être, en tout cas ils s’étireront, des lignes qui indéfiniment se prolongeront, vers je ne sais où. »

Si cette Préface ne tient pas du grand voyage, alors, c’est que peut-être que je n’ai encore jamais vraiment voyagé !

Stéphane Sangral, Préface à ce livre, éd. Galilée, 17€, disponible à la librairie Publico, 145 rue Amelot 75011

K comme Kolonie




Kafka et la décolonisation. Si une chose interpelle, entre autre, Marie José Mondzain, auteure de K comme Kolonie, s’est bien que l’on entend trop parler aujourd’hui de post colonialisme, « Comme si le colonialisme se rapportait à une époque antérieure et même révolue après la chute des empires coloniaux. » Alors que selon elle, « Le modèle colonial n’a rien perdu de sa puissance, puisqu’il est inhérent à l’impérialisme capitaliste. » Qui entraîne dans son sillage, « Les obsessions identitaires meurtrières, nourries des phobies du contact et de la contagion. » Ironie de l’histoire : Marie José Mondzain n’a écrit cette dernière phrase que quelques mois seulement avant la propagation du Coronavirus, tandis que l’on ne compte plus les délires xénophobes, paranoïaques, racistes et complotistes qui pourrissent la Toile à son sujet. Trop souvent relayés par ces gens qui « voudraient que dans l’effondrement pathologique des défenses immunitaires, chacun vive dans la cellule aseptisée où ne cohabitent que des entités identiques, identifiables et identifiées ». Et voilà que trois mois plus tard, cette prophétie s’est révélée exacte et hélas, scientifiquement justifiée ! Mais avant même la catastrophe sanitaire, Marie José Mondzain prônait déjà comme antidote, une « décolonisation de l’imaginaire ». C’est-à-dire, qui consiste à « désigner les gestes qui peuvent débarrasser les regards et les mots de toute emprise hégémonique à partir d’une énergie fictionnelle ». Une énergie que l’écrivaine reconnait comme une puissance révolutionnaire et donc, politique. Comme par exemple ceci : « faute de partager la même langue, on peut inventer, entre autre, la communauté d’un idiome. » Ou encore l’hospitalité comme ayant été depuis l’antiquité, un bon antidote à la colonisation, une idée qui ne serait pas sans déplaire à mon ami le philosophe René Schérer, auteur de Hospitalités et consorts.
Pour étayer son discours, elle s’appuie sur des études de penseurs et créateurs des pays qui ont connu l’esclavage et la colonisation. Juste pour ne donner que deux exemples parmi les nombreux évoqués tout au long de ce petit ouvrage : une colonisation qui, pour confisquer les biens « a confisqué l’imaginaire collectif, puis confisqué la parole en s’adressant directement aux affects ». Comme les bonnes sœurs sous Mussolini qui imposaient l’apprentissage du signe de croix aux petits africains orientaux de façon répétitive, -(condamnés ignorant la sentence qui faisait d’eux des coupables)-, afin d’inscrire dans leur chair « l’idiome insidieux de la servitude. » Ou encore, comme les Allemands qui dans leur unique colonie du Sud-Ouest africain, expérimentèrent les premiers camps de concentration en 1904, pour y enfermer les Hereros rescapés des massacres collectifs -(camps ayant été eux-mêmes inventés par les Anglais deux ans auparavant, durant la seconde guerre des Boers en Afrique du sud) ! Marie José Modzain poursuit toujours plus loin sa logique : « c’est en termes de cruauté, de jouissance et de mort que s’est organisée cette économie des affects où l’amour et la haine n’étaient plus démêlables. » Les outils matériels ou psychiques du massacre se résumant à « une herse, qui est dans l’agriculture, un instrument à dents qu’on traîne sur une terre labourée pour briser les mottes, enfouir les semences » -(Comme l’est la machine dans La Colonie pénitencière de Kafka). Une fois l’autochtone privé d’humanité et ensauvagé « ne restait qu’à naturaliser en quelque sorte l’autochtonie fantasmée du colon qui est devenu partout chez lui. »

Dans son ouvrage, Marie José Modzain a encore enrichit sa démarche intellectuelle par le désir de revenir sur sa propre histoire, à la mémoire de son enfance en Algérie. Des images fortes et traumatisantes, comme lorsque son éducatrice lui racontait des récits effrayants au sujet des « méfaits » des fellaghas. Récits qui la révoltaient, puis plus tard le jeune Arabe imprudemment attardé, tombé sous les balles des légionnaires en bas de sa rue « J’ai vomi sans rien dire, on a diagnostiqué une crise de foie » ! Une mémoire qui a elle aussi, éclairé sous un jour nouveau sa relecture de Kafka, qu’elle qualifie de remarquable éclaireur et même comme, « l’indicateur exemplaire de la voie émancipatrice. »
C’est d’une manière singulière et originale que Marie José Modzain nous entraîne dans une profonde réflexion, par son interprétation des intentions de Kafka. Elle nous pousse à réfléchir, entre autre, sur la perversité du rapport condamné/bourreau et colonisé/colonisateur. Ou, la possibilité pour le colonisateur de perdre lui-même son identité dans ce jeu pervers. Perversité que l’on retrouve dans les nouvelles formes de travail. Ou encore, les tentatives par le pape ou les évangélistes de récupérer l’identité du colonisé par l’intégration à leurs propres systèmes. Heureusement, en fin de volume, dans « l’art de la fugue », l’auteure nous raconte l’histoire de quelques pistes d’évasion qui furent opérationnelles, comme celle empruntée par les « Nègres marrons » des plantations : « l’underground railroad » et son réseau actif.

Mais, ce qui est plaisant dans l’écriture de Marie José Modzain c’est qu’à chacune de ces étapes, elle adopte « la forme d’une déambulation éparse ou faussement éparse » avec ses détours et ses méandres enchanteurs. Ainsi place-t-elle sa relecture de Kafka dans des associations multiples, qui ne cessent de dériver au fil du récit. Pour ce faire, elle se réfère entre autre à deux de ses œuvres. Majoritairement à La Colonie pénitentiaire -dans laquelle la condition du Noir ou du Juif apparaît sous les traits politiques de la prolétarisation- Ou à L’Amérique -avec le thème de la culpabilité comme moteur de la soumission. Mais également à son journal intime, ou à ses textes moins connus comme le fabuleux Les recherches d’un chien -(ou les cogitations interminables d’un chien, questionneur incorrigible). Juste un petit exemple de ces associations, afin de laisser intact le plaisir au lecteur de découvrir les autres. Nous ne résistons pas à citer le merveilleux passage sur la musique dans Les Recherches d’un chien. Celui dans lequel on trouve le chien questionneur transporté de bonheur par « l’apparition silencieuse des chiens musiciens, d’une race mystérieuse qui échappe à la loi, comme une révélation au cœur du silence ».
Ecrire pour entendre, pour recueillir et partager les mots qui témoignent de la résistance à ce silence et à ce vacarme : c’est ce pari qu’a réussi Marie José Mondzain dans ce petit livre. « Si écrire est une victoire sur l’angoisse, c’est parce qu’elle donne vie à l’imaginaire, transforme son regard et l’ouvre à la claire vision de la totalité », dit-elle…

Marie José Mondzain, K comme Kolonie : Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, éd. La Fabrique, 14€, disponible à la librairie Publico, 145 rue Amelot 75011 Paris

PAR : Patrick Schindler
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